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[News !] A Minefield Odyssey


Zovsky
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Chers (futurs) lecteurs, 

 

Cela fait bien longtemps que je n'ai publié de récit dans la Taverne. Certains - vieux, acariâtres et probablement séniles, coucou Dom, Tybalt & SL & Co - se souviendront peut- être de l'époque où ceux - ci déferlaient sur le forum en une pluie de candidatures tolkienesques plus longues les unes que les autres, mais - ayant épuisé le stock desdites candidatures - ce temps est désormais  révolu. 

 

Le premier arc des aventures de mon personnage, Zovsky Novchenko, s'est ainsi terminé en 2014, avec mon adoubement. Pour autant, si la suite de ces aventures arriveront bientôt, et sont pour tout dire déjà en cours de rédaction, je souhaitais d'abord vous présenter un petit quelque chose. Au cours de ces dernières années, j'ai continué à travailler sur les RP déjà produits, afin de les perfectionner, et d'améliorer la cohérence entre mes différents chapitres. Si certains passages que j'avais prévus (une aventure dans le Nether et le récit détaillé de l'expédition vers Bel- O- Kube sont des bons exemples) n'ont jamais été mis par écrits, je pense être malgré tout parvenu à produire une histoire dont vous pourrez suivre (et avec un peu de chance, apprécier) la trame. 

 

Je vous mets néanmoins en garde, on parle ici réellement d'un petit roman - 120 pages Word en Times New Roman 11 au bas mot - pas le petit texte dont vous pourrez venir à bout en quelques minutes. Pour cette raison, je vous mets le texte intégral à disposition au format PDF et ePub, notre bon forum n'étant pas équipé pour accueillir en un post ce genre de choses. 

 

Cette histoire relate certes mes aventures, mais suit également avec attention les pérégrinations de mon cher DomFulmen (dont je vous recommande fortement les  Chroniques), et de manière générale donne la part belle à la communauté originelle du Kubnigera. 

 

Si vous êtes prêts à vous plonger dans une piscine tolkienesque, que vous avez mis en sécurité votre poisson rouge et suspendu votre abonnement téléphonique, je vous invite à cliquer sur les liens ci-dessous. 

 

Lecture en ligne : https://issuu.com/zovskynovchenko/docs/a_minefield_odyssey_-_int__grale_-i

 

PDF : http://www.mediafire.com/download/xv5o334pwo9qx9o/A_Minefield_Odyssey_-_Inte%CC%81grale_-Illustre%CC%81e.epub

 

ePub : http://http://www.mediafire.com/download/xv5o334pwo9qx9o/A_Minefield_Odyssey_-_Inte%CC%81grale_-Illustre%CC%81e.epub

 

 

Bonne lecture ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Yop !

 

 

Enfin !

Enfin tu remets tous tes écrits sur notre beau forum pour que l'on puisse en profiter ! Je ne saurais dire depuis quand j'attends que tu le fasses.

 

J'ai d'ailleurs déjà mis un lien vers ton odyssée sur le premier post de mes propres chroniques. Et à tous ceux qui sont en train de lire ce qui va devenir un pavé d'ici quelques minutes, arrêtez tout de suite pour lire les écrits de Zovsky si toute fois vous ne l'avez pas déjà fait.

Pourquoi ? Parce que Zovsky est tout de suite devenu pour moi l'une des plus belles plumes du serveur alors même qu'il postait ses premiers textes pour devenir paysan et pour intégrer la Colonie du Kubnigera.

 

À l'époque, j'étais déjà très enthousiaste lorsque j'ai vu une nouvelle candidature sur notre forum. Notre ami Zovsky nous invitait alors à aller lire le RP de sa candidature villageoise, qui précédait celui de sa candidature pour notre projet. Histoire de connaitre l'histoire de son personnage comme il faut, je me suis donc intéressé à cette postulation.

Une claque.

C'est une claque que j'ai reçu à la lecture des premières lignes. J'y ai découvert un écrivain hors du commun, alliant élégance et précision dans le récit. Tout était là : les descriptions, la narration, l'histoire, les personnages... Enthousiaste autant qu'admiratif, j'ai dévoré sa candidature villageoise et l'ai rapidement plussoyé afin de vite aller lire la suite.

 

Zovsky est un écrivain que j'admire et que je trouve éminemment meilleur que moi. Ses procédés littéraires sont tout simplement géniaux, comme par exemple ses énumérations courtes et brèves que vous pourrez découvrir plus tard, où seul le principal est dit et où toute la visualisation de la scène revient à l'imagination seule du lecteur... du grand art !

C'est aussi la seule personne qui a réussi à me faire frissonner par la simple description d'un concert, et où la simple lecture de ses quelques lignes m'a autant ému et donné des frissons d'enthousiasme que la dernière grande bataille d'un film génial, où tout va se jouer et où la musique jouée par l'orchestre déchaîné nous entraîne au cœur de la bataille et réveille en nous cet instinct guerrier et aventurier. Ce simple frisson qui nous parcours et semble nous appeler à l'aventure...

Cette musique, je l'ai entendue rien qu'en lisant ces lignes. Et Zovsky est le premier et le seul à m'avoir fait ressentir ça par de simples mots.

 

Je ne saurais pas trop quoi dire de plus. Les mots me manquent pour décrire ce joueur auquel je me suis attaché bien malgré moi, et il me faudrait au moins la longueur de ses écrits pour que je puisse en faire leur éloge.

 

Alors simplement, je ne peux que recommander à toi qui me lis en ce moment et qui espère peut-être lire les avis avant de se lancer dans la lecture, à toi qui a déjà lu ce premier chapitre mais qui souhaite avoir l'avis d'autres, ou même à toi qui est juste passé par là et qui se demande si ça peut valoir le coup.

Je recommande simplement et chaudement ce topic, qui obtient une sorte de "Dom Fulmen approved". C'est du grand art qui vaut la peine que l'on prenne quelques minutes pour se pencher dessus. Et de toute manière, une fois la lecture débutée, il est impossible de s'en détacher tant on ne voit pas les lignes et les minutes qui s'écoulent.

 

Cette odyssée écrite par Zovsky, c'est tout un univers dans lequel il faut simplement se plonger et apprécier. Alors foncez sans hésiter. Vous avez ma parole.

 

Très amicalement et plus que littérairement,

Dom, un ami très cher de Zovsky qui a versé une larme en relisant ce premier chapitre.

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Suite au succès absolument délirant du premier chapitre, voici pour vous, cher public, la suite de votre Odyssée préféré o/

 

 

Chapitre 2 : Terre inconnue

 

 

 

L'univers défile.

 

Des tourbillons d'images, de souvenirs, sans suite logique, sans cohérence.

L'impression de flotter dans un lieu où rien n'existe, sans contrainte physique; de ne pas bouger, mais de p arcourir des distances phénoménales; le passé, le futur, quel sens la notion même du temps pouvait-elle encore avoir ?

 

Le jeune homme ne pensait plus, il n'était peut-être même plus, mais peu lui importait, un seul mot résumait ce qu'il ressentait : l'extase. S'il avait pu émettre un son il aurait hurlé de plaisir, mais l'éclat des étoiles et des galaxies se reflétant dans ses iris azur étaient bien assez évocateurs.

 

Quelque chose ne va pas.

 

Une à une, les étoiles s'éteignent : vieillissant, se consumant à une vitesse incroyable; les galaxies se distordent, s'étiolent puis se dispersent telles des âmes en fuite, une fraction de seconde laissant s'écouler des millénaires entiers.

Bientôt, la lumière elle-même a été oblitérée. Ne reste que le silence et l'obscurité de la mort.

 

Le sentiment d'être emprisonné dans une gangue de plomb, le néant s'épaissit, s'agglutine autour de lui. Maintenant, chaque instant est presque éternel, et même ainsi semble encore s'allonger.

 

Une chute. Longue, angoissante, peut-être parce qu'il ne sait pas ce qui l'attend à l'arrivée..ou peut-être même parce qu'au fond de lui, il le sait.

 

Douleur. Froid.

Epines de glace transperçant la chair.

 

Le néant, l'oubli.

La mort.

 

 

 

Avant même d'ouvrir les yeux, Zovsky sut que quelque chose n'allait pas. Il se sentait changé, différent. La nuance, bien que subtile, était dérangeante, pareille à une mélodie extrêmement familière que l'on entendrait pour la première fois dans une tonalité différente. Tout était là, mais rien n'était plus à se place. Même le sable sous sa joue avait une texture étrangement rugueuse et désagréable, de même que le doux flux et reflux des vagues sonnait de façon inhabituelle.

Péniblement, il roula sur le dos, constatant que ses bras ankylosés serraient encore son journal de bord. La Flèche ne s'était de prime abord pas naufragée à proximité de terres très accueillantes , mais cela pourrait difficilement être pire que là où il avait passé ses derniers jours se remémora-t-il.

 

Un violent tremblement parcouru le corps du jeune homme, tétanisé par les images qui défilaient soudain dans son esprit.

 

Balloté par les flots, je lutte à chaque seconde pour ne pas sombrer comme mon navire. Lamentablement accroché à un débris, je maudis mon destin, Trevor Karajan, ces chiens de mutins. Je me maudis moi, ma vanité, mes rêves, car tout ceci prendra bientôt fin, malgré tout, je ferais n’importe quoi pour..que mon...calvaire dure....ne serait-ce...qu'encore...un...peu...

...Vivre...

 

L'ingénieur se redressa brusquement, ébloui par la vive lumière du soleil matinal tandis qu'il aspirait une grande bouffée d'air frais.

Il avait survécu. Par quel miracle était la bonne question. Passant la main dans ses cheveux châtains dans l'espoir d'en débarrasser le sable s'y étant logé, Novchenko prit pour la première fois le temps d'examiner son nouvel environnement.

A perte de vue, le bord de mer était jonché de débris du brise-glace.Toutefois, la plage cédait rapidement la place à des sous-bois, tandis qu'au loin on distinguait une immense structure, dont la nature était cependant impossible à déterminer à cette distance.

 

Le rescapé fit quelques pas en direction des arbres, mais il se sentait extrêmement faible, tant physiquement que moralement. Désemparé, il se laissa tomber sur un tronc anguleux, probablement déraciné par l'ouragan, espérant qu'après réflexion, la marche à suivre lui apparaitrait plus clairement.

 

Attendez une seconde, un tronc anguleux ?

 

Nouvelle prise de conscience, auréolée d'angoisse, la différence est là ! Tout, absolument tout est cubique. Arêtes tranchantes, bords pointus, les arbres, les nuages, le relief : partout où il y avait des courbes, on ne trouve plus que des angles.

Le jeune homme ne comprenait pas, sur quelle terre étrange avait-il échoué, faisait-il seulement encore partie du monde qu'il avait connu ? Etait-ce l'Enfer, la plaine des Asphodèles, une quelconque punition divine réservée aux téméraires explorateurs en quête du chenal maudit ?

Certes, les vieilles légendes racontaient les histoires de marins qui, s'étant aventurés trop loin, avaient chu hors des limites de la Terre. Mais ce n'était que des fadaises, toute personne un tant soit peu versée en astronomie savait maintenant que la Terre était ronde, tout comme les troncs étaient cylindriques, les nuages mottés, les vagues ondulées...

 

Seulement ici, dans cet univers cubique, rien, rien n'avait plus de sens.

 

 

"Vous ne percevez rien d'anormal, Sergent ?"

 

La jeune recrue était agitée, elle ne s'était jamais aventurée si loin de l'arbre jusqu'à lors, et malgré la présence rassurante de ses compagnons, elle ne pouvait réfréner un mauvais pressentiment.

 

"Calmez-vous, 267, nous avons tous remarqué cette odeur non répertoriée, nous allons l'identifier."

 

"Une odeur non répertoriée ? répéta le fantassin. Mais..comment est-ce possible ? Cela fait des mois que nos ambassadeurs ont complété les bibliothèques phéromonales du Dominion avec les empreintes de tous les peuples que nous avons rencontré sur Stendel, serait-ce..."

 

"Un peu de tenue, soldat, il s'agit probablement d'une créature encore inconnue, voilà tout. Vous devriez être fier d'appartenir à une escouade qui apportera sa contribution aux bibliothèques de la colonie."

 

"Oui sergent ! " s'exclama 267 en regagnant les rangs, rétablissant ainsi l'ordre parfait qui caractérisait les patrouilles myrmécéennes.

 

Malgré son discours paternaliste, 97, le gradé, n'était pas réellement serein. Contrairement à ce qu'il avait annoncé, ils n'avaient vraisemblablement pas affaire avec un animal. Ce vétéran était un membre de l'expédition partie de Bel-O-Kube, durant laquelle il avait été confronté à plus de senteurs que bien d'autres membres de la colonie durant toute leur vie. Son expérience ne le trompait pas, il s'agissait indubitablement d'un humain.

Mais qu’est ce qu’un homme pouvait bien faire si loin de toutes les cités et habitations en place sur Stendel ? Ils étaient à 2 jours de marche du Kubnigera, ce qui représentait peut-être jusqu'à deux fois plus pour un de ces bipèdes, et aucune patrouille n'avait fait état de la présence de vie civilisée dans cette région du bord de mer.

 

Pour l'instant, le mystère restait entier.

 

Novchenko bondit sur ses pieds, tous les sens en alerte. Quelqu’un, quelque chose approchait. Se précipitant vers les dunes aux lignes escarpées, il ramassa au passage un morceau de bois -faisant jadis partie du bastingage de la Flèche- en guise d’arme de fortune et se dissimula du mieux qu’il le put derrière un reste déchiqueté de la coque, le coeur martelant sa cage thoracique.

Le bruissement, qui provenait de la forêt toute proche, se faisait de plus en plus puissant, et on pouvait maintenant entendre comme des dizaines de pinces cliqueter au loin, pareilles aux aiguilles géantes d’une couturière hyperactive.

Le jeune homme cramponna son gourdin improvisé, comme si l’enfer se préparait à sortir des bois pour fondre sur lui, son regard ne pouvait plus se détacher de ces buissons agités par d’improbables harpies venues de ce monde démoniaque. En dépit du paysage

- certes cubique- idyllique, son instinct lui hurlait que de véritables horreurs se dissimulaient dans l’ombre des pins.

 

Il ne fut pas déçu.

 

« Halte ! » Le sergent lui aussi était sur les nerfs désormais, il fit comprendre à sa compagnie ,via l’émission d’un mélange phéromonal complexe, plus rapide et plus discret que les autres formes de communication, qu’ils devaient absolument se tenir tranquille désormais.

Ils progressaient lentement, la plage, bien que parsemée de débris, était apparemment déserte, mais l’odeur de l’humain était forte, il devait probablement être tapi là, quelque part parmi les ruines du navire l’ayant conduit sur ce rivage désolé.

Entrechoquant ses mandibules, 97 lança le signal. Ils le trouveront.

 

Zovsky sait qu’il doit fuir. Il sait que s’il reste bêtement prostré à contempler ces insectes géants ratisser la plage, ils le trouveront et le changeront en charpie pour leurs larves toutes aussi titanesques. Il le sait, mais ne bouge pas, paralysé par la stupeur. Ce n’est qu’en croisant le regard littéralement noir d’une créature, où le naufragé croit deviner la faim et l’absence totale d’humanité, que la terreur prend le dessus. Dérapant dans le sable, la respiration hachée, rampant à moitié sur les premiers mètres, il détale aussi vite que ses jambes fatiguées le lui permettent.

Bien mal lui en prit, les premiers grains de sables qui crissèrent sous ses semelles révélèrent immédiatement sa position. La compagnie entière se précipita vers l’humain, qui, terrifié, vit cette masse monstrueuse fondre vers lui.

 

Pétrifié, fasciné par cette charge qui disloque les cubes sur son passage, il regarde la rive se transformer, comme pris dans un cyclone dont l’oeil serait ces odieuses chimères.

Quand Novchenko se retrouve encerclé, fendant vainement l’air de son bâton dans l’espoir de tenir à distance ses assaillants, le monde a retrouvé ses courbes.

 

Mouvement indistinct. Le monde tourbillonne.

Une nouvelle fois, les ténèbres lui tendaient les bras.

 

L’esprit perpétuellement embrumé, Novchenko perd toute notion du temps. Est-il ligoté sur cette fourmi depuis des heures, des jours, des mois ? Il ne reprend conscience que brièvement, à intervalles irréguliers, découvrant ainsi que ces gigantesques insectes sont non seulement très intelligents, mais également dotés de parole.

 

« Qu’allons nous faire de l’humain, sergent ? Comptez vous vraiment le ramener au Kubnigera après qu’il ait tenté de nous agresser ? Il n’appartient même pas à un peuple répertorié dans les bibliothèques phéromonales ! »

 

Le vieil insecte parut agacé de la réaction de l’adjudant, émettant un phéromone d’agacement, il rétorqua :

 

« Je vous aurais cru plus ouvert, 152, ce pauvre hère vient sûrement d’un autre continent, peut-être même a-t-il découvert un portail semblable à celui que nous avons emprunté. Il peut répondre à mille et mille questions, il doit être interrogé par le conseil. »

 

« Cela ne justifie pas son comportement barbare, continua l’impétueux sous-officier, il a failli m’arracher une mandibule et on doit le maintenir en léthargie depuis sa capture. »

 

«Jeune sot -le gradé était clairement déçu par son subalterne- comment auriez vous réagi, avant de devenir fourmi, si vous aviez été confronté à l’une d’entre nous alors que vous ne soupçonniez même pas notre existence. Deuxième lui-même n’en menait pas large face à la reine. De plus cet homme a survécu à un naufrage, son état mental doit être pour le moins altéré »

 

« Mais alors, monsieur, pourquoi ne pas communiquer avec lui, pourquoi le traiter en prisonnier si vous avez tant de compassion à son égard ? »

 

« Il ne m’appartient pas de l’interroger, de plus il n’a pas l’esprit fourmi, je laisserai donc les conseillers s’occuper de la procédure à...

 

Pourtant avide de connaître la suite du récit, Zovsky replongea dans le sommeil et la brume.

 

 

 

 

Karajan lui faisait face, assis dans son fauteuil à haut dossier. C’était la nuit, et par les fenêtres on apercevait au loin les lumières du port, mais seule la lumière du feu ronflant dans la grande cheminée en pierre de taille éclairait le salon. Un scénario que l’ingénieur avait vécu mille et mille fois du temps où la flotte d’exploration était en construction.

 

« Qu’avez vous pour moi aujourd’hui, mon petit ? » demanda le vieil homme de sa voix suave, tout en joignant les mains.

L’intéressé resta coi, stupéfié. Tout paraissait si réel. La chaleur du feu, l’odeur du bouquet de fleurs sur la table basse, le brasier se reflétant dans les yeux de son employeur décédé, rien ne manquait.

 

« C’est impossible, murmura-t-il dans un souffle, vous êtes mort. »

 

Un sourire se dessina sur le visage parcheminé de l’ex-magnat du commerce.

 

« C’est incontestable, pourtant nous discutons. Cela dit, survivre à un naufrage en pleine mer et rencontrer des fourmis de deux mètres de haut sont également des choses inconcevables là d’où nous venons. Autre lieu, autres règles. »

 

« Cette discussion n’est pas réelle, monsieur, je suis en ce moment attaché sur le dos d’un de ces monstres, répondit le garçon, toujours à voix basse, comme si parler trop fort aurait fait voler son rêve en éclat, tout ça n’a lieu que dans ma tête »

 

Le sourire de Karajan s’accentua, presque sinistre dans la lueur tremblotante des flammes.

 

« Bien sûr que tout cela n’a lieu que dans ta tête, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas réel pour autant. »

 

La voix de Karajan résonnait sous son crâne, des murs lambrissés au tapis de velours, tout se distordait tandis que la réalité le rappelait à elle.

 

Le voilà de nouveau transporté comme un vulgaire sac, secoué à chacun des pas de son convoyeur, et le contact de la chitine luisante sur sa peau le révulsait, mais ce qui le faisait enrager par dessus tout, c’est qu’il ne pouvait pas contrôler quand il s’endormait ni même quand il se réveillait, tout ça sûrement par la faute de ces maudites...

 

Ses pensées s’interrompirent quand ils rentrèrent dans l’ombre de l’arbre.

 

Bien que le ciel fut parfaitement dégagé, la lumière du soleil était totalement occultée sur une surface phénoménale.

 

« Cela ne doit pas faciliter les cultures, se dit le prisonnier en contemplant les plaines plongées dans la pénombre. »

 

C’est alors qu’il le vit. L’acacia que les myrmécéennes nommaient le Kubnigera. Merveilleux fut le premier mot qui vint à l’esprit de notre ami.

L’arbre était un défi lancé aux cieux, une aberration de la nature qui parvenait pourtant à sublimer toutes les constructions humaines jamais réalisées. Son feuillage d’un vert sombre formait un extraordinaire plafond, si haut qu’une fois sous sa voûte on eût cru que le ciel lui-même ait pris une couleur émeraude. Le tronc d’un brun profond, à la surface duquel on devinait une intense activité, était si large qu’il ne faisait aucun doute que même cent hommes se donnant la main n’en feraient pas le tour, et se divisait à son apogée en trois énormes branches donnant elles même naissance à une infinité de subdivisions. Majestueux, il se tenait sur une île située au centre d’un lac couleur turquoise, lequel était alimenté par une cascade dont le fracas des eaux dégageait une brume ondoyante conférant au spectacle, même par une journée ensoleillée comme celle-ci, un aspect grave et mystique.

 

Zovsky ne s’en doutait pas, mais même si le groupe serpentait à travers les plaines dans un silence religieux, tous les habitants de la colonie étaient peu à peu avertis du contingent. Grâce au sixième sens.

 

Son champ de vision était limité, néanmoins il était facile pour le jeune homme d’estimer qu’ils se dirigeaient vers les racines de l’arbre. Avant de passer un pont finement ouvragé, il eut la surprise de découvrir des dizaines de petites maisons bordant la rive. A moins que les insectes se soient soudainement mis en tête de construire des chaumières, il apparaissait évident qu’un peuple collaborait avec cette fourmilière. Cela rasséréna quelque peu le captif, si des êtres humains demeuraient ici, peut-être serait-il possible de négocier avec eux sa libération.

 

Malgré cette hypothétique bonne nouvelle, tout son courage s’évapora quand le convoi passa sous l’arche menant dans les profondeurs de la colonie. Partout ce n’était que pattes en surnombre, antennes, mandibules qui claquent : la panique le submergea tandis qu’il tentait vainement de se défaire de ses liens.

Il ne conserva qu’un souvenir flou du trajet, dédale de corridors et d’escaliers dans l’immense structure, obnubilé par son effroi et toute son énergie vainement consacrée à lutter contre ses entraves, remarquant simplement que contrairement à ce qu’il avait imaginé, ils ne s’enfonçaient pas dans le sol mais au contraire entamaient une ascension vers le sommet de l’arbre, au fur et à mesure de laquelle le nombre d’insectes l’accompagnant diminuait.

 

Arrivés au terme de leur voyage, il ne restait plus que la fourmi qui l’avait transporté tout le long du chemin, ainsi que celle que le garçon aux cheveux châtains avait identifiée comme le chef du groupe l’ayant fait prisonnier. Celles-ci s’étant éclipsées par une porte dérobée après l’avoir libéré, il se retrouva seul pour la première fois depuis des jours.

 

Quand il eût fini de s’habituer à l’obscurité ambiante, il put constater qu’il se trouvait dans une sorte de vestibule richement décoré. Etirant son corps engourdi par des heures d’inactivité, il esquissa maladroitement quelques pas, cherchant encore son équilibre. En faisant le tour de cette étrange geôle, sont attention fut attirée par une série de peintures, impressionnantes de réalisme, qui ornaient la totalité d’un mur.

Admiratif, il se plongea dans la contemplation d’un tableau représentant un immense lac sous le soleil couchant. Les couleurs étaient si fidèles, si vivantes, que Zovsky pouvait presque sentir les doux rayons de l’astre déclinant. Se sentant soudain emplit de mélancolie, il ne remarqua pas que dans son dos l’homme qui se glissait silencieusement dans la pièce, tenant entre les mains un objet aux reflets brillants.

 

Persuadé d’avoir entendu un bruit, Zovsky sortit de sa rêverie. La pièce était vide, mais sur la table trônait un plateau, garni de fruits et accompagné d’une cruche, qu’il aurait juré ne pas avoir vu en arrivant.

Trop affamé pour se questionner sur cette pitance inattendue, il se précipita et en quelques minutes dévora la totalité des victuailles.

Repu, il s’affala sur le lit à baldaquin -le premier qu’il trouvait depuis qu’il avait pris la mer- et presque aussitôt, s’endormit, sans se douter que quelque part, sa présence en faisait veiller d’autres.

 

 

«Et vous n’avez trouvé personne d’autre ? Demanda pour la énième fois le conseiller»

 

Le sergent était plus qu’agacé, il avait remis son rapport dès le retour de la compagnie à la fourmilière, et voilà que les lacustres l’obligeaient à leur réexpliquer un nombre incommensurable de fois comment les choses s’étaient déroulées. Leur signalant bien son énervement via le phéromone adéquat, il répondit.

 

«Non, et c’est bien ce qui est étrange. Les débris du navire correspondaient à une petite frégate, bâtiment qui n’aurait jamais pu être manoeuvré par un seul homme, vous le savez aussi bien que moi. »

 

«Vous n’avez pas exploré les eaux aux alentours ? demanda à tout hasard une femme à la chevelure auburn. »

 

« Vous savez parfaitement que les fourmis détestent l’eau, rétorqua la myrmécéene, piquée au vif, nous n’aurions jamais pu ! »

 

Penaude, la jeune fille parut soudainement porter un intérêt excessif à ses souliers vernis.

 

« Ecoutez, 97ème, quelque soit la façon dont cet homme s’est comporté lors de votre rencontre sur la plage, vous n’auriez pas dû le trimballer sur le dos d’un de vos soldats pendant deux jours sans même lui donner d’explication. Nous n’avons pas pour vocation de nous comporter de façon agressive envers les personnes que notre route croise, en particulier quand leur culture nous est inconnue. »

 

La fourmi bouillait intérieurement, en temps normal elle ne recevait ses ordres et ses réprimandes que du haut commandement myrmécéen. Ce n’est pas qu’elle méprisait les humains, mais l’assurance de ce bureaucrate lui frisait légèrement les antennes, il ne faudrait pas que de mauvaises idées lui vienne.

 

« C’est entendu, conseiller Fulmen, c’est entendu. Maintenant si vous voulez bien m’excuser, je suis attendu à la caserne. Au plaisir. »

 

En moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour l’écrire, le militaire avait disparu au détour d’un couloir, laissant les deux colons entre eux.

 

«Tu crois qu’il nous a dit toute la vérité ? » Demanda la jeune femme.

 

«Je l’espère, soupira son compagnon en s’accoudant sur le bureau où était épinglé une carte de Stendel , sa cape noire et or pendant tristement à ses épaules. Le conseil se réunit demain, j’espère pouvoir faire en sorte que ce ne soit pas trop traumatisant pour ce marin. »

 

« Que vas tu faire ? Un soupçon d’anxiété faisant légèrement trembler la voix de son amie. »

 

« Rien de très spectaculaire, répondit l’homme, une lueur d’amusement allant même jusque’à briller fugitivement dans ses iris émeraude, dès que j’aurai un prétexte, je le soustrairai au regard de tous ces vieux schnocks, que l’on puisse discuter tranquillement. »

 

Un sourire s’étira sur le visage du dignitaire. Ne t’en fais donc pas, les conseillers ne m’en voudront pas, du moins pas très longtemps, mais ils ne savent ce que c’est que de se retrouver dans un monde dont l’on ignore tout. Et l’histoire de ce jeune homme m’en rappelle étrangement une autre. »

 

Il marqua une pause, tripotant nerveusement une mèche de ses cheveux sombres.

 

« Mais nous verrons tout cela demain, va te reposer ,Salem, conclut-il en pressant amicalement l’épaule de l’intéressée, il est tard. »

 

Et sans un mot, la jeune fille s’éloigna dans les couloirs de la colonie.

 

 

Zovsky s’était rarement senti aussi reposé. Comparé à l’insecte qui lui avait servi de sommier depuis deux jours, il avait l’impression de s’être assoupi sur un nuage. S’asseyant sur le bord du matelas, il constata, déçu, que la pièce sans fenêtre était toujours plongée dans l’obscurité. Pourtant, il avait l’impression qu’on était le matin.

 

Il était encore en train de méditer sur l’heure qu’il pouvait bien être, quand la porte s’ouvrit, révélant en plus de la lumière vive du soleil, un curieux personnage barbu, les cheveux longs et hirsutes qui, sans un mot, lui fit signe de le suivre.

 

Son guide était pour le moins taciturne et laconique. En résumé, il ne prononça pas un mot de tout leur court trajet dans les couloirs cossus creusés dans les branches de l’arbre, dont l’atmosphère feutrée était essentiellement due aux épais tapis recouvrant le sol. Parvenus devant une imposante double porte, il s’évapora purement et simplement dans la nature, ne laissant derrière lui que son odeur, et l’espoir qu’il avait disparu pour prendre un bain.

Zovsky n’eut pas le temps de s’interroger quant à ce curieux phénomène quand les battants pivotèrent, ouvrant l’accès à une salle beaucoup plus imposante que les travées qu’il avait empruntées jusqu’à lors.

 

 

« Approche, étranger » La voix était puissante et empreinte d’autorité, mais pas particulièrement agressive. Elle prit cependant Zovsky totalement au dépourvu, et il ne put réprimer un violent sursaut en faisant volte-face, ne contenant qu’à grand peine un cri de surprise.

 

Plissant les yeux sous la vive clarté matinale, le jeune homme pénétra dans la salle adjacente.

C’était une grande pièce octogonale, visiblement le centre névralgique de l’arbre. L’entrée qu’il avait empruntée occupait un pan de mur, le seul devant lequel un siège n’était pas placé.

L’homme dont la voix s’était élevée siégeait face à lui. Vêtu d’élégants vêtements de cuir, une cape dorée recouvrait ses genoux,et dans le dos de son somptueux fauteuil d’ébène s’étendait une incroyable baie vitrée, laissant entrevoir le monde sur des dizaines de kilomètres.

Les autres fauteuils -bien que le mot trône s’imposait à Zovsky il se refusait à l’utiliser- étaient également occupés par des hommes et des femmes à l’allure noble, parés d’atours qui auraient pu convenir aux plus riches marchands de sa ville natale.

 

Arrivé au centre de l’octogone, il s’immobilisa, comme si la force qui se dégageait de ces sept regards braqués sur lui l’empêchait de faire ne serait-ce qu’un pas de plus.

 

C’est alors que l’homme qui l’avait invectivé l’interrogea :

 

«D’où viens-tu, jeune marin, et que viens tu faire sur les terres du Kubnigera ?»

 

L’espace d’un instant, celui-ci crut qu’il ne retrouverait jamais la parole.

 

«Je...je.. bredouilla lamentablement l’ingénieur. Je n’ai pas choisi de venir ici. Mon navire a essuyé une terrible tempête et a sombré au large de vos côtes..Monsieur.»

 

« Alors quelle est ta ville d’origine, petit ? De quel plan d’existence es-tu ? »

 

« Vous ne comprenez pas, répondit Zovsky. Je n’ai aucune idée de ce que peut bien être un «plan d’existence», je n’ai appris ce qu’était le Kubnigera que par l’intermédiaire de ces fourmis qui m’ont capturé. Je viens d’un monde...d’un monde par-delà les mers. »

 

La consternation frappa l’assistance.

 

« Jeune fou s’exclama une des femmes sur sa droite, qui paraissait encore plus indignée que les autres conseillers, c’est impossible ! Le monde a changé il y a des siècles, rendant ces contrées inatteignables, la reine Jesollas a pu nous en témoigner grâce à la mémoire de ses ancêtres ! Ce manant est un menteur invétéré, probablement au service des forces de l’Ender»

 

«Paix, Dame Florine l’interrompit l’homme à la cape. Pour l’instant, rien n’indique qu’il ne soit pas ce qu’il prétend être. Cependant, petit, as tu des preuves à nous apporter ? »

 

La colère envahit le garçon, qui étaient ces individus vivant dans l’ombre d’insectes géants. Qui étaient-ils pour le traiter comme un paria, lui qui ne leur avait rien fait.

Depuis qu’il avait était enrôlé de force à bord de son maudit navire, la vie était si injuste avec lui...il se sentait profondément révolté, mais qu’il le veuille ou non, sa vie était désormais entre les mains de ce genre de personnes, et il devait satisfaire leurs exigences.

 

Il se souvint alors du journal.

 

Le journal où était consignée toute son épopée, le journal qui avait miraculeusement survécu au naufrage, le journal qui était rempli de cette belle écriture qu’il avait acquise sous les coups de ses précepteurs : alambiquée, fine, magnifiquement emplie de courbes et de boucles. Il tenait sa preuve !

 

« Je le crois, monsieur, dit-il, confiant, en sortant le précieux livre de la sacoche qui pendait à son épaule. Lisez ceci. »

 

Sorti de nulle part, un domestique engoncé dans une lourde livrée s’empara de l’objet et le conduisit à l’homme vêtu de cuir.

 

« Le conseil examinera ce document. Nous allons pour l’instant supposer que tu dis vrai. J’en prends la responsabilité, ajouta-t-il à l’intention des dignitaires qui, à ces mots, s’étaient agités de plus belle. Suis moi mon jeune ami, continua celui qui de toute évidence dirigeait l’assemblée en se levant de son siège, nous avons à parler. »

 

Alors qu’il l’invitait à le suivre, le regard de Novchenko s’attarda sur le trône d’ébène, ses iris tout à coup semblables à deux petites gemmes couleur d’onyx.

 

- Tout va bien, petit ? demanda son sauveteur, l’air inquiet.

 

Comme s’il sortait d’un mauvais rêve, Novchenko s’ébroua.

 

Tout va très bien, je vous suis, répondit-il quelque peu mécaniquement en dévisageant le conseiller.

 

A nouveau, les yeux du jeune homme étaient emplis d’un océan d’azur.

 

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Bon, chers [barrer]amis[/barrer] chaises vides. Voici le troisième chapitre de l'Odyssée x) Il correspond au rp d'Antaris, qui a été posté il y'a bientôt un an o/ ( souvenirs souvenir ! )

 

Enjoie !

 

Chapitre 3 : Châtiment

 

 

 

Zovsky referma la porte des appartements que le conseiller Fulmen...que Dom - il avait beaucoup insisté pour qu’il l’appelle par son prénom - lui avait attribué. Quelle journée éprouvante ! Le naufragé peinait encore à assimiler la somme d’informations qu’il avait emmagasinée au cours des dernières heures. L’arbre, les fourmis, les portails, il lui faudrait sans aucun doute de nombreuses semaines avant de pouvoir pleinement réaliser la complexité de l’univers dont il faisait dorénavant partie.

 

Exténué, il se laissa tomber sur le lit à baldaquin -copie conforme de celui où il avait passé sa première nuit- et sombra immédiatement dans un profond sommeil.

 

Et rêve.

 

Le jeune homme savait qu’il dormait, il pouvait sentir sa poitrine se soulever et s’abaisser lentement sous l’effet de sa respiration, il percevait le contact des draps doux comme de la soie contre sa peau, l’effet apaisant que lui procurait le soutien de l'oreiller au niveau de ses vertèbres cervicales. Il était conscient de son corps, mais s’en trouvait soudain libéré, flottant dans les ténèbres.

 

Devant lui, tel un être semi-fantomatique, spectre éthéré plutôt que corps solide, Karajan demeurait, un mince sourire encore peint sur son visage émacié. Dans sa main, le journal de Novchenko.

 

« Ta réalité, ta triste réalité devrais-je dire, est limitée, mon petit. Tu plonges dans un monde aux dangers insoupçonnables, aux drames tous plus tragiques les uns que les autres, et tu n’as conscience de rien...»

 

Secouant la tête, l’air agacé, Karajan ouvrit le journal, le posant sur quelque invisible support. Zovsky voulut intervenir, mais il ne parvenait pas à émettre le moindre son, même bouger lui était interdit, comme prisonnier de son propre corps.

 

« Seul, tu te penses perdu, reprit le vieillard en feuilletant lentement le manuscrit. Tu n’as pas idée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai contemplé, impuissant et désespéré. »

 

Poussant un soupir, presque une plainte sourde, il arrêta sa main, fixant les pages d’un air attristé.

 

« Le chaos, psalmodia-t-il. La chute. Ecoute et souviens-toi, Novchenko, souviens-toi...»

 

Le livre dégagea soudain une vive lueur qui, perçant les ténèbres, emportait progressivement Novchenko dans un nouveau rêve, où la voix de Karajan, puissante et solennelle, faisait naître de fantastiques visions.

« Nous arrivâmes au crépuscule dans la ville dévastée, sombre paysage mêlant neige et cendres, faiblement illuminée par les ruines encore fumantes.

Au loin, dans la plaine, on pouvait parfois entendre, portés par la froide bise, les gémissements, les cris de ce qui hier encore était l’armée impériale mais qui désormais, grande procession d’ombres sur laquelle pleuvait mitraille, flocons et obus, se perdait dans la nuit.

Hormis l’âpre crépitement des flammes achevant de consumer les faubourgs de la cité, il régnait dans la capitale un vaste, un épouvantable silence, comme si la neige épaisse, non content d’assourdir nos pas, constituait sournoisement un immense linceul pour l’immense cité dont la splendeur jusque là épargnée s’envolait au vent tout comme la fumée qui montait de ses décombres s’évanouissait dans le ciel noir.

 

Mes compagnons étaient livides en parcourant les funestes avenues. Et je conçois qu’à la vue d’un tel spectacle, quiconque se serait soudain sentit l’âme épouvantée. Pareils à des statues blanches de givre, des dizaines -que dis-je des centaines- de soldats gisaient parmi les gravats. Au milieu de bivouacs désolés, on pouvait voir, pris dans les glaces, des régiments entiers où se mêlaient militaires et civils, blessés et médecins, civières et canons, tous ensemble dormant pour l’éternité.

Le spectre muet et revanchard de la solitude enserrait notre groupe de ses griffes immatérielles, et toujours il neigeait tandis que nous avancions, pensifs, surpris d’être tremblants, s’attendant presque à ce que ces morts héroïques s’éveillent en brandissant leur fusil et se ruent sur nous tels des fauves afin de chasser ceux qui osaient troubler leur dernier sommeil.

 

Nous touchâmes finalement au but. Le palais des rois, tel un géant acculé par les flammes, comme insulté par les jets de soufre que crachait le gouffre flamboyant qui fût autrefois un des hauts lieux du pouvoir de ce monde, semblait crier aux cieux son abnégation, se préparant sans frémir à entrer dans la fournaise.

 

Les portes sculptées baillaient tristement, indifférentes au massacre, aux blessures difformes affligeant les murailles.

Brisées comme verre, elles livraient maintenant passage sur la morne cour du domaine. L’étendue solitaire tremblait encore du fracas qu’elle avait vu. Parmi les carrosses renversés, les armes abandonnées et les colonnes brisées on devinait encore les jours éclatants de ce lieu qui avait enivré l’histoire. On entr’apercevait les statues des héros qui, du haut de leur pilier, dominaient les rois et faisaient s’éprendre les poètes comme les peuples. On se remémorait les grandes années, le czar de marbre, l’empire d’airain qui avait fait s’agenouiller les nations devant ses ambitions, et qui maintenant ployait sous les coups d’un bûcheron sinistre qu’il écraserait dans sa chute.

 

Tandis que nous nous rapprochions du monument sombre, je me figurai, à la vue des hautes fenêtres éventrées, les soirées fastes données à la cour. Je me rappelai, alors que nous gravissions ces marches semblables aux premiers échelons des cieux, ce dôme doré sous lequel tous les esprits, langues et peuples s’étaient mêlés, d’où le czar répandit son empire sur le monde, et où il l’y avait enfermé.

 

Les visions s’évanouirent en parvenant sur le seuil. Je savais que j’étais le prêtre hautain accoudé au lit d’une nation mourante, aigle empaillé tombé du champ de bataille au champ de foire et dont ne subsistera bientôt que les tombeaux aux voûtes de pierre des glorieux soldats qui défièrent celui qui voulût conquérir toute la terre. J’ignore si ce sacrifice permettra d’abattre le tyran, mais tandis que je passe sous les arches à moitié écroulées du palais, je ne peux qu’espérer qu’il sera vaincu par sa conquête.

La vie s’était écoulée hors de notre empire comme un fleuve de sang et de larmes, et je m’arrêtai devant le trône vide, au coeur du royaume expirant, au milieu des drapeaux changés en haillons, dans cette salle où le blizzard sifflait et faisait sonner tel un glas les trompettes de cuivre soudées aux lèvres de leur clairon.

Je m’arrêtai et m’effondrai, dévasté par ma victoire..

 

 

 

 

 

Les fusiliers ne pouvaient faire trente pas sans que gronde l’artillerie, roulement sourd et menaçant pareil à celui de la foudre sous un ciel chargé de nuées; tantôt long tantôt bref, parfois une simple ondulation de l’air tant il était lointain, et soudain une véritable déflagration, le feu et la cohue de la mort emportant en un bref instant l’ami se tenant à vos côtés.

Tous étaient acteurs et auditeurs solitaires de cette retraite, leur destinée semblait s’être arrêtée tandis qu’amusée, la Faucheuse se penchait sur ces régiments de granit et d’acier qui fondaient en des coulées pourpres, les détonations tonnant et résonnant comme son rire moqueur devant l’ironie sanglante du châtiment que subissaient les envahisseurs.

 

Ils n’auraient pas dû échouer. Mais c’est aux confins des mers enveloppées de brume que le Destin changea la chaîne du monde. Car c’était sur ce roc hideux, débris des antiques volcans, que ces voleurs du tonnerre étaient venus chercher leur ultime victoire.

 

Le front formé par la cavalerie faisait une demi-lieue, parfait alignement de colosses bardés de cuir et de fer, leur corps engoncé dans de robustes cuirasses et leur tête enfoncée dans des casques sans crin. Ces cinquante bataillons, source de fierté et d’admiration pour tous les soldats du rang, se déployèrent pour enserrer l’armée de leurs ailes d’acier. Ils attendaient l’ordre, graves et imperturbables.

On eut dit que le temps avait suspendu son cours, la cité luisait faiblement sous la lune, surplombée par le palais impérial, semblable à un immense gâteau tartare croustillé d’or, entouré des grandes amandes des cathédrales toutes blanches. La ville aux milles clochers retenait son souffle.

 

Le maréchal leva son épée.

L’enfer se déchaîna.

 

Un à un, les canons tonnèrent, créant un ronflement égal et continu audible à des kilomètres, tandis que les gigantesques panaches de fumée blanche qu’ils dégageaient à chaque détonation les dissimulaient aux yeux de leurs victimes. Les terribles boulets labouraient la terre aussi bien que les hommes et les murailles. Les batteries des assaillants écrasaient les carrés ennemis sous un déluge de feu, et les cris des mourants montaient et venaient vriller jusqu’aux oreilles des tambours-majors.

L’artillerie se tut brusquement, son fracas remplacé par le bruissement des fumées glissant sous les arbres et les râles d’agonie dont les échos étaient portés aux cavaliers par un doux vent venu du sud.

 

Puis ce fut comme l’entrée d’un tremblement de terre, la cavalerie tout entière, étendards et trompettes au vent, s’élança d’un même mouvement et comme un seul homme. Le spectacle était formidable, ne pouvant être comparé qu’à des récits venus de temps immémoriaux. C’était une épopée homérique, une masse monstrueuse et n’ayant plus qu’une unique conscience se déroulait telle un immense serpent de métal, hérissé d’autant de pointes que d’épées brandies par les hommes que la charge transformait en titans horribles, invulnérables et sublimes. Dans ce tumulte où se mêlaient casques et sabres, sang et sueur, la mêlée, effroyable et bruyante broussaille, se gonflait et ondulait comme un anneau du polype. Il ne résidait plus une once d’humanité en ce point obscur, ce n’était plus que dieux et bêtes, héros et chimères.

 

La lutte, ardente et noire, s’était déplacée jusque dans les rues de la cité. L’écho de cette bataille sans nom se répercutait à l’infini sur les pavés de marbre blanc, et aucun de ces chuchotements crépitants n’était innocent : chaque son était le dernier soupir d’un combattant, chaque bruit le glissement d’une épée qui transperce la chair.

Les défenseurs fléchissaient, leurs adversaires tenaient l’offensive et presque la victoire. La promesse des richesses qu’abritait le palais, les coffres débordant d’or des salles souterraines du trésor impérial les galvanisaient, décuplant leurs forces, et les sabres sifflaient soudain aussi vite que les ailes des corbeaux qui fuyaient vers l’est.

La mêlée grandit en hurlant, les régiments tombaient comme des pans de murs, plus aucun tambour ne battait au champ, tandis que la lumière de l’aube pointait, de plus en plus vive autour des combattants.

 

Mais à l’ouest, aucune lueur n’était visible.

 

C’est alors que tous comprirent, alors que la chaleur des flammes commençait à se faire sentir, que la seule clarté illuminant les morts et aveuglant les vivants provenait de foyers d’incendie qui, partout, éclataient dans la ville.

Les vainqueurs s’arrêtèrent, terrifiés par l’immense brasier qui naissait autour d’eux, grimpant comme un lierre rougeoyant aux parois des nobles bâtisses, faisant gémir les arbres centenaires qui bordaient les allées de marbre blanc, pulvérisant les vitraux des cathédrales dans des centaines de cliquetis terrifiants.

L'enfer rugissait, puissante hydre aux mille et une têtes enflammées et affamées, il resserrait son étau autour des fiers conquérants, dévorant d’orgueilleux généraux sur leur chevaux blancs, chauffant au rouge l’armure étincelante de vétérans valeureux, qui soudain se roulaient au sol en espérant la libération de la mort à chaque instant.

Aucune pitié n’était à attendre de ce nouvel adversaire qui se renforçait à chaque seconde, et une grande partie des hommes disparurent avant que les légions ne puissent s’extirper de la cité en flammes.

 

Consternés, ils ne purent que regarder, effarés, la métropole subitement changée en un immense bûcher funéraire dont la flamme immense semblait vouloir consumer la voûte céleste.

 

A nouveau, l’artillerie cracha son poison. Des cratères sombres naquirent au milieu des rangs, forçant les troupes à s’éloigner encore plus des hautes murailles.

« Les navires » pensèrent, expirèrent les hussards en un souffle inaudible.

 

Mais quand ils virent les voiles s’enfuyant comme l’espoir qui passe, alors qu’ils se tenaient là, sur les escarpements croulants en noirs décombres, immobilisés sur cet à-pic aux rochers nus où s’échouent les vagues sombres, ils surent. Nulle sortie de ce cercle inflexible, nul moyen d’échapper à l’Enfer qui était à leurs trousses.

L’âme de l’armée se déchire.

La bise se tait, la nuit commence, le calme tombe sur la nature et sur le coeur de la Vieille garde. Tristes et fiers, presque tranquilles, ces grenadiers et ces cuirassiers, ces canonniers et ces lanciers sourient. Ils savaient que la bataille avait définitivement plié entre les mains de l’ennemi : en arrière la lâcheté des marins, en avant la vengeance des fauves du Nord; des deux fléaux, les couards sont le pire.

 

Autour d’eux, la déroute apparaissait, changeant l’armée en troupeau, murmure assourdissant « Sauve qui peut ! ». Les soldats couraient et criaient, éperdus et farouches, se précipitant sur les sabres ennemis, se jetant dans le vide, comme si la folie s’était emparée d’eux. Ce n’était plus qu’un cyclone, un tourbillon confus dont la Garde constituait l’oeil calme et terrible. Pas un ne reculait, pas un n’hésitait, graves et stoïques tandis qu’ils foulaient les corps rouges sur le sol blanc. Ils entendaient une musique qui ne sonnait qu’à leurs oreilles, ils marchaient à pas lent, c’était leur dernière fête, ils comptaient la savourer.

 

Bravant la mitraille, ils avançaient toujours, ne voyant pas les blessés, ne percevant pas les pleurs. Le chaos était leur cape, la mort leur délivrance. Tous avancèrent, tous s’envolèrent comme la paille enflammée s’envole au vent. La victoire les avaient suivis en tous lieux, mais elle désertait aujourd’hui, toutes les nations les avaient applaudis, désormais elles les insultaient, leurs noms avaient beaux être gravés aux pilastres du Panthéon, le sort semblait las, et rien ne semblait pouvoir empêcher l’évanouissement de cette immense bruit que fut la grande armée.

 

Bientôt, sur la plaine, le dernier de ces géants fut broyé, rêvant déjà des batailles d’hier, leur pensée errant à l’aventure, expirant, l’âme palpitante. La mort des héros sur l’armada détruite laissait place à la légende. La légende de ceux qui avaient chassé vingt rois, ceux dont l’épée brillait d’un éclat foudroyant, qui auraient voulu faire du genre humain un peuple unique mais qui désormais dormaient, confiants et tranquilles.

 

Sur l’île sombre au bord du monde, nul ne subsiste, hormis l’Ombre. »

 

 

Novchenko se réveilla en sursaut, en sueur et encore tremblant des terribles cauchemars; qui, depuis son arrivée, l’assaillaient toutes les nuits.

Au loin, le tonnerre grondait, et l’éclat de la foudre illuminait la coquette chambre par intermittence.

Il plongea sa tête toute entière dans le bac d’eau qu’on avait mis à sa disposition, comme si le liquide glacé eut été doté de quelque pouvoir en mesure d’aspirer hors de son corps ses mauvaises pensées, chaque jour plus noires.

Le Kubnigera s’était révélé être un endroit fort agréable, le jeune homme avait été finalement fort bien accueilli par le conseil qui avait vu en son passé d’ingénieur une opportunité de résoudre les nombreux soucis qu’ils connaissaient avec l’ultrastructure de l’acacia.

Il savait que s’il écoutait son coeur, il s’installerait définitivement en compagnie de Dom, Opera et les autres, et ne s’occuperait plus jamais des affaires du monde.

 

Mais trop de questions demeuraient sans réponse.

 

Depuis quelques jours, on murmurait partout dans la colonie qu’un nouveau plan d’existence était apparu, des terres longtemps perdues, se situant entre ciel et mer, aux confins du monde.

Au Big Rock Café, on ne comptait plus les aventuriers qui racontaient avoir vus de leurs propres yeux ces cités des temps anciens désertes, ces îles inviolées depuis des lustres, regorgeant de trésors à découvrir.

Zovsky n’avait cure de ces prétendues merveilles, jusqu’à ce qu’un soir, un homme décrive un paysage qu’il ne connaissait que trop bien, pour l’avoir vu en rêve des dizaines de fois depuis son arrivée sur Stendel.

 

« C’est sûrement l’île la plus isolée de tout ce plan-ci, je crois que je ne l’aurais jamais trouvée si je ne m’étais pas égaré, disait-il. Entièrement recouverte de ruines, c’est à peine croyable, on jurerait que la cité qui se trouvait là a entièrement brûlé. Et je ne vous parle pas des dépouilles, j’ai eu des frissons jusque’à la moelle, un véritable tombeau à ciel ouvert ! Nul besoin d’être devin pour comprendre qu’un gigantesque affrontement a eu lieu là bas, et je peux vous assurer que les deux parties en ont payé le prix fort. »

 

Novchenko resta pétrifié. Etait-ce une coïncidence ? Se pourrait-il que ses cauchemars soient le reflet d’une funeste réalité ? Cet homme possédait des informations potentiellement capitales.

Une ombre se meut dans l’azur de ses yeux : l’inconnu parlera.

 

« Nabes est une contrée des plus étrange, conclut l’aventurier, et je doute que nous découvrions toutes les merveilles qu’elle recèle de sitôt. Sur ce mes chers amis, je vous abandonne, ma paillasse m’appelle et mes paupières semblent lestées de plomb. Je vous souhaite le bonsoir. »

 

Seul le regard de l’ingénieur reste fixé sur l’explorateur tandis que ce dernier se retire.

 

La lune brille, disque d’argent au milieu des cieux pailletés d’or, l’arbre est endormi, et tous, fourmis et lacustres jouissent d’un repos bien mérité après une dure journée de labeur.

 

L’homme venu de Nabes est fier, son premier voyage en ces terres sauvages a été un franc succès, et lui a procuré une notoriété certaine depuis son retour sur le plan originel. Tout à ses rêves de gloire et de fortune, il marche tranquillement vers sa chambre des hauteurs, serrant contre lui la précieuse carte qu’il a réalisée durant son périple.

Il n’entend pas les brindilles qui craquent, les feuilles qui bruissent. Il ne tressaille pas au bruit sourd dans son dos , chute d’une masse sur l’écorce, et ne se retourne pas non plus au son de l’acier glissant contre le cuir du fourreau.

A vrai dire, c’est à peine s’il sent l’épée lui transpercer la poitrine.

 

 

 

Voilà maintenant des jours que nous errons dans le palais ruiné. Ceux qui m’ont accompagné ne comprennent pas, ne soupçonnent même pas quel rôle j’ai tenu dans la chute de ces deux empires. Ils n’imaginent pas que dans le fief des âmes acharnées qui tentèrent de s’emparer de ce royaume, le tyran sera bientôt oublié, et que tous s’éprendront du héros. Nul ne se doute que les preux défenseurs ayant survécu au massacre quitteront bientôt cette île et effaceront ce lieu maudit de leur mémoire.

 

Moi je le sais. J’ai vu mille nations s’écrouler, mille rois intronisés, jamais rien de nouveau sous le soleil.

J’affirme que le pouvoir qui fut détenu sur ces terres était bien trop grand pour être laissé entre les mains de barbares inconscients, de même que celui qui s’élevait à l’est devenait considérable. L’équilibre devait être rétabli.

Tandis que je parcourais une fois encore les halls de marbre, je me tenais longtemps dans les ombres, à rêver des rêves qu’aucun mortel n’avait osé rêver encore. Au fond de mon être ,je doutais et craignais que dans ma lutte contre la destinée, je ne subisse un revers fatal. Mais ma triste imagination me tourmentait vainement, rien ne vint rompre le silence et la quiétude de mes méditations.

L’âme en feu, je voyais ce que le tyran aurait accompli si je ne l’avais pas arrêté ici même. Il se serait libéré de sa condition de mortel, fixant les plus hautes capitales du monde en disant « C’est moi qui règne, maintenant ». Il se serait sacré roi, héros et symbole, et du monde aurait fait un unique trône.

Un être tel que celui-là n’aurait eu aucune limite. Son rêve aurait vu un tel empire que les dieux eux-mêmes, au sein de leurs nuées, furent jaloux de cette nation.

Désormais, songeais-je, ironique; que le peuple récupère le cercueil de leur maître endormi. Qu’ils lui rendent hommage et chantent à sa gloire ! La mort sera à jamais son seul sacre.

 

Pendant que le monde pleurera le César endormi, je règlerai le sort de cette métropole.

Et alors, l’homme reposant sous le dôme doré, intouchable et vénéré depuis son sinistre retour s’éveillera. Une nouvelle fois ma voix retentira, et lui, terrifié et livide reconnaitra parmi les rumeurs, le canon, mon rire amer une dernière fois, le broyant sous mon talon. Il comprendra : son souvenir n’est qu’une mascarade, sa vie comme sa mort m’aura servie, et lui, symbole empaillé d’une époque déchue, n’a plus qu’un tablier pour drapeau et des haillons en guise d’uniforme. Ses crimes envers les peuples du monde, il les expiera enfin. Il aura disparu comme un astre qui se couche, il renaîtra en simple écuyer. Le dernier chapitre de son épopée ne sera qu’un vil bazar où ce spectre impérial battra la grosse caisse.

 

Mais nous sommes trop peu, trop faibles pour exploiter correctement les forces qui demeurent dans les profondeurs de cette cité.

Un jour, un jour je reviendrai.

Dans dix, cinquante ou mille ans, je redonnerai à ces ruines leur puissance d’antan.

Sous mon commandement, elles resplendiront, plus terrifiantes qu’au premier jour..

Je n’ai pas le choix. »

 

 

Novchenko se réveilla content. Bien que son sommeil ait été une fois encore des plus agités, l’espoir était de retour. Il savait où logeait l’intrépide inconnu de la veille, le retrouver ne serait pas très compliqué, et il pourrait alors obtenir des réponses.

 

Se calfeutrant dans son manteau, dernier souvenir de son ancienne vie, il s’élance hors de ses appartements vers les branches perlées de givre où se trouvent les quartiers des voyageurs. Il court, se moquant du froid qui rougit ses joues, des plaques verglacées où il manque plus d’une fois de déraper, du point de côté qui le lance horriblement comme si une lame perçait son côté. ll court, ivre de liberté.

 

Mais arrivé à destination, son élan comme son enthousiasme fondent tels neige au soleil. Le service de sécurité de la colonie est partout, barrage retenant un océan de colons à la mine sinistre. Fourmis de combat aux teintes d’obsidienne, hommes de main titanesques et immobiles forment une ligne infranchissable entre notre ami et son Graal.

Jouant des coudes, il parvient tant bien que mal à se glisser jusque’à la limite de la zone interdite d’accès par les colosses.

Quand il aperçoit la source de cet émoi considérable, son sang ne fait qu’un tour.

L’homme, l’homme qui aurait pu le libérer, était littéralement épinglé à l’écorce comme un papillon à une feuille. L’épée qui le clouait à l’arbre était magnifiquement ornée de joyaux à sa garde noire, rendant le spectacle plus terrible encore, manant exécuté par un suzerain et son arme cérémonielle.

Les gouttes de sang qui s’écoulaient encore de l’infâme blessure étaient semblables aux dernières onces d’espoir qui achevaient de déserter l’âme de Novchenko. La douleur de son côté droit se faisait de plus en plus intense. A peine conscient de ses gestes, il glissa une main à l’intérieur de son épaisse veste jusqu’à l’origine de son mal.

Mais point de chair à la source de ses maux, comprit-il tandis qu’il reconnaissait le contact froid et rugueux du parchemin.

La foule autour de lui ne semblait plus exister, il était seul dans les ténèbres, livré à sa souffrance et son désespoir alors que lentement il extirpait le rouleau de sa gangue de tissu.

Comme dans un rêve, il déroula le précieux document. Un mot gravé dans un coin.

 

Nabes.

 

Les yeux qui contemplent la carte, reconnaissent les récifs et les chenaux, ne sont plus que deux mares d’ombre.

 

Le salon, encore. Une nouvelle fois je me retrouve face à Karajan. De tous les cauchemars que mon esprit malade m’envoie, ce sont ceux que je déteste le plus. A chaque nouvelle rencontre avec le vieillard j’ai l’impression que ma vie m’échappe un peu plus. Cet homme -si c’en est bien un- est tout sauf bienveillant.

 

« Alors mon petit, qu’as tu pour moi aujourd’hui ? » me demande-t-il, mielleux et un grand sourire aux lèvres.

 

Je ne me laisserai pas faire, cette chimère ne me vampirisera pas une fois encore.

 

« Je n’ai plus rien pour vous. Je ne travaille plus pour vous depuis des mois. Fichez moi la paix ! »

 

Karajan, nullement décontenancé par mon éclat, se contente de joindre ses mains et de prendre un air faussement attristé, se calant plus confortablement dans son fauteuil.

 

«Novchenko... Sa voix est chaleureuse, mais soudain le feu qui brûle dans l’âtre semble moins revigorant, comme si des ténèbres s’immisçaient ,sournoises et perfides, dans la pièce. Je je ne peux malheureusement pas te laisser en paix. Tu es celui que j’ai choisi. »

 

«Choisi ?! Choisi pour quoi ? Je ne suis pas votre pantin ! »

 

«Tu devrais te sentir honoré, petit , tu accompliras de grandes choses à travers ma volonté, peu d’hommes avant toi ont eu ce privilège. »

 

J’étais révulsé, ce..cette chose pensait pouvoir décider de ma vie à ma place, je n’ai que faire de la gloire ou de la puissance, je ne peux lui céder.

 

«Inutile de résister, Novchenko. Chacune de tes pensées, chacun de tes actes, je les connais avant même qu’ils n’atteignent ta conscience. Soumets toi, tu ne fais que rendre les choses plus difficiles. »

 

La salle est plongée dans l’ombre, nulle lueur par les fenêtres, les feu brûle encore mais ne dégage plus la moindre clarté. Et ces yeux de métal me fixent, brûlant et glacés, perçants comme des lances, déchiquetant mon esprit, encore et encore.

 

« Vous ne vaincrez pas...je ne coopérerai jamais avec vous...vous ne..vaincrez...pas »

 

Et cette voix, empreinte de noir sarcasme et stridente, qui résonne, m’exhorte à m’abandonner au néant.

Il ne renoncera pas, il n’a jamais renoncé.

Mais alors que je sens que je suis au bord du gouffre, que cette hydre inexpugnable me tient au creux de ses ignobles mains, le combat se renverse.

Je sens que la pression diminue, ma conscience jusqu’à lors repliée dans une carapace se déploie de nouveau

Bientôt, il ne reste aucune trace de Karajan.

Je suis seul dans le noir.

 

 

Sur le rivage, le calme règne. C’est le matin, mais la brume dissimule aux regards l’astre du jour et le bleu de l’océan. Nul oiseau qui chante, seulement le flux et le reflux des vagues invisibles, entêtant et hypnotique.

Mon plan a fonctionné, me dis-je tandis que du haut de la montagne, je contemple le royaume abandonné.

Elle m’attendait, l’île m’a toujours attendu. Bientôt le monde s’embrasera, les flammes de l’industrie se répandront hors de nos contrées, envahissant tous les plans d’existence.

Quand la reconstruction sera achevée, nul ne pourra s’opposer au pouvoir d’Antaris.

Je n’ai pas le choix.

 

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Tes textes sont très bien écrits. C'est fluide et agréable à lire. J'ai beaucoup apprécié le troisième chapitre. Même si je ne lis pas beaucoup, j'ai ressenti l'influence des grands écrivains du 19e siècle.

J'entends les prochains chapitres.

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Avec un peu de retard, voici le 4 ème chapitre, le texte que j'avais servi pour le prix Goncube.

 

 

 

Chapitre 4 : Retour impromptu

 

 

« Pardon..‘scuzez moi..laissez passer, mais bon sang regardez où vous fichez vos pattes ! »

 

Sans prêter attention aux regards furieux et aux remarques désobligeantes qu’il écopait au fur et à mesure de sa progression, Dom fendait la foule.

Depuis plusieurs jours, le Kubnigera était en pleine ébullition. Plus précisément, tout avait commencé à la suite du meurtre. La sécurité avait été multipliée, des contrôles étaient nécessaires pour circuler entre tous les secteurs de la colonie, transformant le moindre déplacement en un véritable calvaire devant lequel même le plus imaginatif des tortionnaires se serait incliné.

Le conseillersavait que ces mesures étaient un mal nécessaire. Un mal de part le fait qu’elles entravaient gravement le fonctionnement de l’alliance, et contribuaient grandement à maintenir le climat d’insécurité qui s’était installé dans l’arbre. Nécessaires, car malheureusement, les craintes des habitants étaient loin d’être injustifiées. Le conseil était consterné par cet acte barbare, inédit tant dans les communautés lacustres que myrmécéennes, et a fortiori dans leur nouvel havre de paix. De plus, l’enquête ouverte par le service de sécurité de la colonie patinait totalement. Après presque une semaine d’investigations aucun suspect potentiel, ni même un mobile plausible n’avait pu être identifié : le néant le plus complet.

 

Dom aurait eu tout le loisir de ruminer ses mauvaises pensées dans la file d’attente du point d’accès aux secteurs supérieurs de la colonie -tant celle ci progressait à une vitesse avoisinant celle d’un gastéropode en rut- s’il n’avait appartenu au conseil.

Faisant fi du protocole en vigueur et inévitable pour la plus large majorité des colons, le jeune homme se frayait un chemin dans cette forêt d’humains et d’insectes, lesquels n’appréciaient pas toujours de se faire spolier de cette façon, fût-ce par une des têtes pensantes du Kubnigera.

Une fois n’est pas coutume, l’intéressé n’avait cure de froisser la sensibilité de ses compatriotes. Au fil des mois, ses aventures l’avaient amené à penser que les choses changeaient, et pour la première fois depuis le départ de Bel-O-Kube, il n’envisageait plus l’avenir sous un jour aussi beau qu’auparavant. Pour autant, l’aventurier savait que son point de vue n’était pas objectif, le fait que la plupart de ses plus proches amis se soient volatilisés voilà déjà de longs mois, partis pour quelque mystérieuse mission en ces temps de crise, contribuait grandement à sa vision noire des choses.

 

Les «barrages» selon la dénomination la plus courante dans les couloirs de l’arbre, étaient tenus par des combattants de l’armée fourmi. Outre leur apparence impressionnante et dissuasive vis à vis des éventuels fauteurs de troubles, tous les insectes étaient d’ores et déjà virtuellement innocentés. En effet, la victime avait été épinglée à une branche à l’aide d’une épée, arme qui n’était typiquement utilisée que par les humains, les myrmécéennes préférant de loin user de leurs mandibules comme autant d’instruments mortels.

 

En tant que responsable de la diplomatie, Dom ne s’était pas opposé à la motion proposant que la sécurité de la colonie soit temporairement assurée exclusivement par les forces myrmécéennes. Il n’était cependant pas assez naïf pour s’imaginer que l’utilisation d’une épée excluait que le crime ait été perpétré par une fourmi, lesquelles pouvaient faire preuve avec ce genre d’objet de davantage d’adresse que le plus habile des humains. Mais cette décision rassurait les foules -et donnait plus de pouvoir au haut-commandement myrmécéen-, toutes les parties étaient donc satisfaites.

« Quelle belle chose, la politique » pensa ironiquement le jeune responsable.

 

 

Emergeant finalement de la masse grouillante et trépignant d’impatience, Dom se retrouva enfin face à l’escalier menant aux Hauteurs...

Et aux fourmis de combat en barrant l’accès avec véhémence.

A peine avait-il fait trois pas en direction des marches richement décorées que ses sens furent assaillis par un mélange phéromonal âpre.

 

Suspicion.

Mise en garde.

 

Le conseiller se planta face aux deux guerriers d’obsidienne, émettant les phéromones appropriées afin de décliner son identité et fournir les autorisations nécessaires.

 

La réponse fut laconique.

 

Circulez.

 

Dom pressait le pas désormais, il lui avait fallu une bonne partie de la matinée pour revenir des Basses-branches, et il ne souffrirait plus aucun retard. Il avait besoin d’un avis extérieur au Kubnigera, épargné par les distorsions résultant de plusieurs années de cohabitation, de joies et de tristesse. Heureusement, une personne parmi ses connaissances remplissait parfaitement ces critères.

Il devait parler à Novchenko.

 

Depuis son arrivée, l’ingénieur s’était relativement peu mêlé au reste de la communauté, passant le plus clair de son temps dans la bibliothèque concilienne. Il avait certes été d’une aide précieuse lors de l’installation des nouveaux systèmes de sécurité, mais hormis quelques rares apparitions, peu de personnes avaient réellement pu faire sa connaissance. Malgré cet apparent dédain des interactions sociales, Dom était parvenu à en apprendre plus sur lui que la plupart des membres de la communauté, allant jusqu’à tisser une véritable amitié avec le nouveau venu.

En dépit de son prétendu désir d’objectivité, il aurait préféré confier ses inquiétudes à Tybalt ou même à ce cher SL, mais sans un petit miracle, ni l’un ni l’autre ne rentreraient avant des semaines.

 

Après un court trajet dans les couloirs lambrissés des cimes, où l’absence de badauds était d’autant plus choquante quand on arrivait des avenues surpeuplées, Dom parvint finalement à la résidence numéro quarante-deux.

S’apprêtant à frapper, son poignet s’immobilisa à quelques millimètres du bois verni.

Une sorte de frisson lui parcourait l’échine.

Le jeune homme hésita une seconde...et donna trois coups brefs, dont l’écho sembla se répercuter sans fin jusqu’au bout du long corridor.

Sans un bruit, la porte pivota sur ses gonds.

 

La pièce, plongée dans la pénombre, était imprégnée d’une douce senteur de fleurs. Les rideaux, lourds et épais, étaient tirés, conférant aux appartements une atmosphère fraîche et agréable, un véritable petit coin de paradis comparé à la chaleur infernale qui régnait dans la plupart des quartiers des Hauteurs dès la fin de la matinée.

A force de tâtonnements, Dom tomba sur l’interrupteur redstone, illuminant la pièce d’une clarté artificielle vacillante.

 

Artificielle.

 

Tel était le mot qui convenait le mieux à la scène que le jeune homme découvrait.

 

Un chaos indescriptible régnait dans les quartiers de Novchenko.

Placards, commodes et rangements de toutes sortes avaient été entièrement vidés, leur contenu répandu sur le sol en monticules lugubres. Tous les miroirs étaient fracassés, parsemant le sol de centaines de fragments tranchants reflétant vivement la lumière électrique. Quant au lit, comme brisé en deux par quelque sombre couperet, il avait été violemment retourné, tandis que matelas et couettes gisaient éventrés dans un coin, auréolés d’une couronne de plumes blanches.

 

Engloutie dans l’ombre, la table d’écriture du résident, où de nombreux ouvrages étaient encore empilés dans un équilibre précaire, ne paraissait pas avoir subi les affres de l’ouragan s’étant déchaîné dans l’appartement. Au cours de ses quelques conversations avec Novchenko, le conseiller avait eu maintes fois l’occasion de remarquer l’intérêt du nouvel arrivant pour les livres. Non seulement la lecture et l’apprentissage de nouvelles connaissances le passionnait, mais il tenait avec rigueur le journal de bord qui l’accompagnait depuis son ancienne vie.

 

Le diplomate savait que si quelque chose perturbait son ami, il l’aurait forcément consigné dans son précieux livret.

Ouvert et facilement identifiable à ses pages gondolées par l’humidité, il trônait sur le bureau encombré de l’ingénieur.

 

Transpercé de part en part par une épée à la lame écarlate.

 

Dom s’avança, chacun de ses pas faisant craquer sinistrement les éclats de verre sous ses pieds. Il ne comprenait pas. La première chose qui lui vint à l’esprit fut que le meurtrier s’en était pris également à Zovsky, mais si tel avait été le cas, ce serait le corps du malheureux et non pas son livre qu’il aurait retrouvé embroché.

Tous ses sens aux aguets, il tendit la main vers l’ouvrage, effleurant involontairement l’arme qui le fixait au mobilier.

Plus un réflexe qu’un mouvement réfléchi, il retira prestement son bras, fixant l’épée d’un air horrifié.

 

Tel un fourreau vermillon, une couche de sang coagulé emprisonnait la lame.

 

 

 

 

Baigné dans la lumière lunaire, le portail de Stendel brille faiblement. Quiconque poserait les yeux sur le passage à cette heure ne pourrait qu’être fasciné par le reflet de l’astre d’argent ondulant dans les envoûtantes fluctuations du vortex inter-plan. La cité est endormie, seuls veillent les gardes du portail, indifférents à la magie du spectacle se déroulant dans leur dos.

Au loin, un hibou hulule.

Un bref instant, l’image de la lune se trouble.

Un frôlement.

Au coin de la rue une ombre s’évapore.

 

Nonchalamment, les gardes s’adossent à l’arche qu’ils protègent.

Ils fixent un ciel qu’ils ne peuvent plus voir.

 

 

 

Sans relâche, Novchenko court. Il perçoit avec une finesse et un niveau de conscience qu’il n’aurait jamais cru possible d’atteindre, chaque vibration, chaque choc de son talon contre le pavé remontant le long de ses jambes, se propageant à travers sa colonne vertébrale et venant résonner dans sa boîte crânienne.De sa vie, le jeune homme s’était rarement senti aussi vivant, empli d’une telle énergie qu’il aurait juré pouvoir s’en voler d’un seul saut.Il aurait dû être terrifié, mais dans le tourbillon d’émotions qui secouait son âme, la peur n’avait pas sa place.

L’ombre qui danse dans ses yeux le guide.

 

Malgré ses blessures, il sait qu’il doit retourner au Kubnigera à tout prix. Récupérer les ouvrages...retrouver les Connaissances...

Le pillage des précieuses bibliothèques des ruines le hante comme une obsession. Comment de vulgaires voleurs ont-ils osé s’approprier de tels trésors, comment même ont-ils pu passer les défenses mises en place des siècles plus tôt.

Mais ce qui perturbait le plus le jeune homme était que le forfait avait été de toute évidence commis il y a fort longtemps, bien avant la réunification des deux mondes.

Son erreur la plus grossière fût de n’avoir jamais envisagé cette option. Persuadé que les reliques seraient à l’abri des outrages du temps et des hommes, il avait pêché par excès de confiance.

 

Sitôt la mesure du problème prise, Novchenko avait aussitôt quitté Nabes. Si une expédition avait découvert les ruines par le passé, l ‘unique chance de survie des manuscrits aurait été leur transfert dans une des grandes bibliothèques de l’Empire, et sa tentative d’intrusion dans celles de Stendel et New-Stendel avait failli lui coûter la vie.

Cela dit bien des soldats avaient payé de la leur son expédition.

 

Une seule solution viable subsistait. Une seule des grandes demeures du savoir lui était accessible sans devoir nécessairement passer au travers d’une armée de guerriers et de magiciens.

 

Les bibliothèques du Dominion, chasse gardée du Kubnigera, l’attendaient.

 

Les grimoires rapportés à la colonie par les centaines de fourmis envoyées à travers tous les plans d’existence constituaient sa meilleure chance de remettre la main sur les informations dont il avait besoin.

Cet espoir renforçait sa détermination et le poussait en avant comme jadis les alizés gonflaient les voiles de la Flèche d’Argent, la projetant vers l’horizon.

 

Malheureusement, plusieurs jours de course le séparaient encore de l’acacia géant, et depuis que sa monture s’était écroulée, foudroyée par l’épuisement d’une cavalcade irréfrénée sur la grande route de l’Ouest, l’homme aux iris tachés d’encre et de pluie n’avait plus que ses jambes pour avancer.

 

Peu lui importait. Se jouant de la douleur palpitante que ses plaies irradiaient dans son corps tout entier, négligeant les plaintes que ses muscles épuisés lui hurlaient depuis des jours, il filait sous les étoiles.

 

L’Ombre soutient sa volonté.

 

Se préoccupant tout juste de rester bien au centre de la voie de pierre, Zovsky laisse son esprit vagabonder, comparant inconsciemment les constellations qu’il aperçoit à travers la voûte sylvestre -formée par la croissance des chênes plantés des années auparavant- à celles que son père lui apprenait à identifier quand il n’était encore qu’un enfant.

 

Souvenirs.

Tant de choses à jamais perdues.

 

L’océan d’azur qui emplit ses yeux se brouille, libérant une goutte de cristal semblant avoir enfermé dans une prison liquide l’éclat des corps célestes pailletant le ciel nocturne.

Presque mélancoliquement, la larme glisse, laissant derrière elle un mince sillon sombre et humide.

 

Dégringole.

Hésite un instant.

 

Trouve finalement le vide.

 

Chute.

 

L’air vibre.

 

Dans un des hauts chênes reste fichée la flèche destinée à Novchenko.

 

 

Dissimulé dans les ténèbres, le bandit tente vainement de maîtriser le fou tambourinement de son coeur contre sa cage thoracique.

 

Quelques minutes auparavant, le malfrat se pensait pourtant déjà victorieux. Sournoisement embusqué aux abords de la route, il avait repéré sa proie d’assez loin pour disposer de plus de temps que nécessaire pour encocher une flèche et préparer son tir.

Il savait que son trait ferait mouche. Personne ne l’avait jamais surpassé au maniement de l’arc dans son village, et l’inconnu ne paraissait absolument pas sur ses gardes

Ce soir, il aurait enfin de quoi s’offrir un vrai repas à l’auberge.

 

Sa victime n’est plus qu’à quelques mètres, il peut distinguer chacune des déchirures de son manteau d’un bleu délavé, différencier nettement les fines cicatrices s’entrelaçant sur sa joue gauche.

L’archer fait appel à toute sa force de concentration.

D’un geste d’une délicatesse extrême, il ouvre les doigts, laissant la flèche céder à la force que lui imprime la corde.

Comme toujours, il visualise l’endroit exact où la pointe pénètrera le corps, comment le tranchant acéré de l’arme sectionnera les veines carotides, transperçant entièrement la gorge. Il voit déjà sa proie s’effondrer, foudroyée en pleine course, tandis que s’écoulera en un morne ruisseau ce sang rougeoyant si essentiel.

 

Dans moins d’une minute, il n’y aura plus qu’un homme en vie dans le périmètre.

 

Mais maintenant, l’agresseur ne saurait plus dire qui de lui ou de. l’inconnu finira le cou tranché. Il ne comprend toujours pas comment son tir a pu louper son but. Ou plutôt, comment le but en question a esquivé son tir. Il lui a juste paru voir l’air miroiter autour de l’homme...avant qu’il ne s’évapore purement et simplement.

 

Brandissant son épée d’une main tremblante, le chasseur devenu gibier scrute fébrilement les sous-bois qui l’entourent, à l’affût du moindre bruit.

 

Il n’entend que le sang battant à ses tempes.

 

Soudain un craquement.

 

Il se fige.

Fait volte-face.

 

En face de lui, Novchenko le fixe, impassible.

 

Brasiers sans flamme, ses yeux noirs comme deux lacs de néant pétrifient le voleur, qui inexorablement se noie dans l’abîme de ce regard sans âge.

 

Peur.

Souffrance.

Un éclair.

 

 

A nouveau, le jeune homme s’élance vers l’est.

 

Derrière lui gît le corps inanimé du brigand.

 

 

 

 

 

Le soleil se couche sur le Kubnigera.

Progressivement, les ombres s’allongent, et tandis que les torches et les étoiles s’allument, Dom, seul dans la salle du conseil, admire les lumières du Refuge brillant à l’horizon.

De nombreux jours se sont écoulés depuis sa macabre découverte, mais il peine toujours à admettre la réalité.

Près de lui repose le livre de Novchenko, dont notre ami vient une nouvelle fois d’achever la lecture, à la recherche d’une quelconque information pouvant expliquer la disparition de son ami.

Autre que celle avancée par les enquêteurs et le conseil, à savoir que l’ingénieur était responsable du meurtre.

 

Seulement, Dom ne disposait d’aucune preuve de l’innocence de Zovsky, son journal ne faisant que quelques révélations sur l’état d’esprit pour le moins étrange du naufragé à compter de son arrivée.

Ses écrits, très fournis et riches en détails par le passé, s’étaient progressivement taris, jusqu’à ne plus comporter que quelques lignes d’une écriture totalement différente de celle relatant son épopée à bord de la Flèche d’Argent.

La dernière entrée, rédigée le jour du meurtre et visiblement à la hâte, restait toutefois la plus étrange.

 

« Je l’ai trouvée, il faut que je lui parle. Il doit me la donner. Je suis si prêt du but. Demain tout changera. »

 

Laissant échapper un soupir de frustration, Dom se détourna de l’Ouest flamboyant qui tournait progressivement au bleu sombre.

D’ordinaire émerveillé par cette incroyable pièce nichée au sommet de l’acacia, l’aventurier ne prêtait aujourd’hui guère attention aux magnifiques fresques ornant sept des huit murs, pas plus qu’il ne tentait de déchiffrer les symboles à l’étrange mais splendide calligraphie recouvrant le sol.

 

Ses questions l’obsédaient, et si peu de personnes étaient encore là pour l’aider à y répondre.

S’affalant contre la baie vitrée, il ferma les yeux un instant, laissant les souvenirs défiler dans son esprit.

 

Tybalt calmant la foule en jouant du tromblon avant le départ pour Stendel.

Opera, le saluant de son éternel chapeau.

SL lui sauvant la mise lors de son duel contre Umbra.

Et tant d’autres qu’il avait rencontré avant qu’on amène devant lui ce gringalet à l’air effarouché. C’était dans cette salle même que le diplomate l’avait rencontré, alors qu’il n’avait plus que la peau sur les os.

Tandis que tous les dirigeants désiraient l’interroger, il s’était porté garant de ses actes, lui avait fait confiance.

 

Sa trahison était inconcevable.

 

Où était-il à présent ?

 

« Mais, devant toi, mon cher ami » dit Novchenko d’une voix douce.

 

Dom ouvrit les yeux. Novchenko lui souriait, debout au centre de la pièce baignée dans la clarté lunaire.

 

Dom se releva lentement, peinant à croire que son ami se trouvait réellement en face de lui.

 

« Je ne reste pas, reprit l’ingénieur en faisant mine de s’éloigner, mais certaines choses ici m’appartiennent. »

 

Le conseiller reprit enfin ses esprits :

 

« Attends ! Tu ne peux pas partir, tout le monde te cherche depuis des semaines. Il y a eu un mort, tes quartiers ont été dévastés, tu nous dois des explications ! »

 

Marquant un temps d’arrêt, Zovsky secoua la tête.

 

« Je ne peux rien pour toi, Dom, je dois accéder à la bibliothèque du Conseil et m’en aller. Je reviendrai dès que je le pourrai »

 

Le conseiller s’élança, venant se planter entre Novchenko et les grandes portes à double battant.

 

« Tu es impliqué dans une affaire de meurtre, déclara-t-il d’un ton ferme, je ne peux pas te laisser partir. »

 

C’est alors que le phénomène que Dom avait remarqué le jour de leur première rencontre se reproduisit. A cette époque le processus n’avait duré qu’un instant, laissant le diplomate dans l’incertitude quant à la réalité de ce qu’il avait vu.

Aujourd’hui aucun doute n’était possible.

Les yeux bleu azur de Novchenko s’assombrirent brusquement, devenant en une fraction de seconde deux petites mares de ténèbres semblant aspirer la lumière aux alentours.

 

- Laisse moi passer, la voix était grave, menaçante, je ne le répèterai pas.

 

- Sois raisonnable..ne me force pas à...

 

Dom devina le geste de Novchenko avant même que celui-ci ne l’amorce. D’un geste prompt, il dégaina son épée, déviant au dernier moment l’arme de son adversaire. Contre-attaquant immédiatement, sa lame fusa vers la tempe du jeune homme. Au lieu de chercher à parer, Zovsky se jeta de côté, laissant l’élan du conseiller l’emporter. Dom ne lutta pas contre la force qui l’entrainait vers l’avant, exécutant une roulade, il se réceptionna un genou à terre, et pivota sur lui-même juste à temps pour bloquer le coup qui s’apprêtait à lui trancher la nuque.

L’action avait duré moins de cinq secondes.

 

Pétrifiés dans une lutte silencieuse, les combattants se dévisageaient, tandis que chacun tentait de prendre le dessus sur l’autre.

 

- Zovsky, ressaisis-toi ! l’invectiva Dom, la voix crispée par l’effort. Qu’est-ce-qu’il te prend bon sang ?!

 

Un rictus sinistre se dessina sur les lèvres de Novchenko.

 

- Je sais qui tu es, Dom Fulmen, et quelles créatures difformes te nomment l’Ombre Foudroyante. Mais que fais-tu seul maintenant ? Où sont tes amis si chers à ton coeur ? Morts, vivants ? Ces questions te hantent, et moi, peut-être suis-je en possession de la réponse. »

 

Le rire moqueur de Zovsky fit sortir le diplomate de ses gonds. Il ne savait pas à qui il avait affaire, mais ce n’était de toute évidence pas l’homme qu’il avait connu autrefois.

Ses forces décuplées par la colère, il força l’homme au manteau bleu à reculer. Faisant glisser son arme jusque’à la garde de celle de son ennemi, il lui imprima un mouvement de torsion.

 

Dans un fracas métallique, la lame de Novchenko s’écrase au sol.

La pointe de son épée à quelques millimètres de sa gorge, Dom fixe le vaincu d’un air dur.

 

- C’est fini, Zovsky, rends-toi maintenant.

 

L’intéressé lui jeta un regard de haine pure.

 

- Jamais.

 

Une détonation.

Brûlure.

Une estafilade écarlate apparaît sur la joue de Dom, bondissant en arrière de surprise.

 

- Le prochain coup sera pour ton coeur, mon ami.

 

Le bras tendu, Novchenko braquait sur lui un petit objet doré, semblable au légendaire tromblon de Tybalt dans une version miniature.

 

- Cette arme, mon cher Dom, fut fabriquée par des artisans dont le savoir renvoie les plus belles créations des armuriers de Stendel au rang de vulgaires jouets. Comme tu l’as déjà surement compris, le principe est le même que pour la pétoire du vieillard, sauf en ce qui concerne la puissance de feu bien entendu.

 

Obliquant légèrement le poignet, sans lâcher le conseiller du regard, Zovsky pointa le pistolet vers une des parois sculptées de la salle.

 

Dans une gerbe de flammes, un trou béant d’une trentaine de centimètres de diamètre apparut dans le mur, les bords noircis de la plaie dégageant fumée et crépitement d’étincelles.

 

« Admire les prouesses de l’ingénierie, valeureux soldat, déclara l’homme au regard noir. Maintenant, continua-il, dirigeant de nouveau le canon vers Dom, écarte-toi. »

 

« Plutôt mourir que de laisser un être tel que toi s’enfuir. Tue-moi, et je t’assure que le Kubnigera tout entier te traquera jusqu’à la mort, tu ne...»

 

Le temps se fige. Comme dans un rêve, Dom voit son ennemi presser la détente. L’explosion, hurlement grave et interminable, lui parvient comme distordue et brouillée, tandis qu'il peut nettement distinguer la main du tireur rejetée en arrière par le recul.

 

Choc d’un corps contre le sol.

Un hurlement.

 

Se tordant de douleur, Novchenko gît sur le sol.

 

J’ai réussi. Je l’ai empêché de tuer Dom.

Karajan, infâme créature, tu n’as assassiné que trop de gens par ma main. Tu penses pouvoir dominer le monde, mais tant que tu occuperas mon corps, tu ne feras pas couler le sang de mes amis.

Perçois-tu la souffrance ? Ressens-tu cette sensation bassement humaine ?

Tu es moi.

Je suis toi.

Nos...nos esprits...ne sont qu’un, mais...tu ne...peux...m’annihiler...

Aujourd’hui...tu as...perdu....

 

Dressé au-dessus du corps sans connaissance de son ami, Dom observe attentivement.

Tels deux saphirs à travers ses paupières entrouvertes, les yeux de Novchenko brillent.

 

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Je me permet d'apposer ma petite pouttoune ici pour bien montrer que oui, j'ai lus les textes de notre très cher tyran Zovsky, mais que j'ai aussi beaucoup apprécier les lires et sans doute dans un futur proche, les relire.

 

J'ai été ravie de découvrir un personnage haut en couleur et aussi charismatique qu'un héro de grand nom (Presque autant que le célèbre Arthur des légendes). Il en jette et projette, avec Zov vous n'êtes pas près d'avoir fini d'être surpris (Oui, on dirais un slogan de pub...). Un personnage bien loin de la personne derrière l'écran qui s'avère bien plus sympathique et doté d'un humour décapant comme je les aimes.

 

Je suis bien triste de voir que je vais sans doute manquer rapidement de bons textes de ta personne bien trop rapidement, car ton talent est sans conteste remarquable et tu joue des mots avec brio et avec un talent certain presque aussi bien, je dois l'avouer sans rougir, que tu ne joue du piano. Pouvoir ne serais-ce que citer de nouveau ton personnage dans un de mes rp serais pour moi un très grand honneur et pouvoir, je demande surement de trop, me perfectionner dans l'écriture avec une pointure tel que toi serais un grand plaisir.

 

Je sais que mon texte parait bien pompeux, mais il n'en est rien et j'ai pour habitude de dire franchement et honnêtement ce que je pense, loin de moi de vouloir faire preuve de niaiseries en te racontant des mensonges honteux. Je suis sans doute une irréductible idiote, mais je serais ravie de te revoir par minous (oui oui) fouler de nouveau les terres minefieldienne pour le plus grand plaisir de tous (Si j'ai dis ! Z'allez être heureux si si !).

 

Je suis de celle qui veulent voir par elle même avant croire un traite mot dit sur le dos d'une personne et c'est chose qui m'aide a avancer dans la vie et a découvrir des personnes que maintenant je ne me cache plus d'adorer de tout mon cœur. Je n'irais sans doute pas te faire un pavé Fulmien pour te dire que j'aime et j'aimerais lire et relire chacun de tes textes, mais je pense que ce condensé plutôt pas mal ficeler suffit a te faire partager mon enthousiasme et sans doute ma bonne humeur. Je m'emballe surement, mais osef, on ne vie qu'une fois.

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