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[RP] La Longue Nuit


Shqnks
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Un petit peu de contexte s’impose…
 

Voilà presque 13 ans que Lifdälinn a vu le jour sur Minefield, et j’ai toujours autant d’affection pour ce projet que j’ai lancé avec MrGamwi et Lliliee.
 

Même si le projet est devenu depuis un projet touristique, il a conservé l’âme qu’il avait lors de la construction de ses premiers bâtiments. Lorsque cette transition a eu lieu, une zone d’ambiance a été mise en place et est restée inchangée pendant près d’une décennie.
 

Cette zone plongeait Lifdälinn dans un état hors du temps, puisque la ville était en permanence sous la nuit.
 

Récemment, j’ai fait le choix de retirer cette nuit éternelle afin d’offrir aux nouveaux joueurs et aux visiteurs une vision de la ville plus fidèle à celle que nous connaissions à l’époque où le projet était actif sur Minefield.
 

Ainsi, je me suis dit qu’écrire un RP justifiant cette nuit permanente serait une idée intéressante... et c’est ici que vous vous trouvez.
 

Bonne lecture !


PS : Bien entendu, Lliliee a donné son accord pour ce RP, et ce qui arrive a son personnage est sa volonté
 


Les dates clés :
 

Création de Lifdalinn : Premui 1 Mérolia de l'an 56

Début de la nuit : Premui 17 Lérolia de l'an 133

Fin de la nuit : Sepui 15 Tronvard de l'an 397

La Longue Nuit

 

Le soleil disparaissait lentement derrière les immenses arbres de Lifdälinn, teintant les feuilles d’or et d’ambre comme chaque soir depuis de nombreuses années. Les branches vibraient doucement sous les pas des habitants qui rentraient chez eux, tandis qu’au loin résonnaient déjà les premières notes des musiciens de la place centrale.


Du haut d’un balcon de bois envahi de lierre, Lliliee observait la cité.


Elle avait vieilli, bien sûr. Même si les années glissaient différemment pour elle et pour Shqnks, leurs corps portaient malgré tout le poids du temps. Le regard de Lliliee s’était durci, non pas par perte d’espoir, mais par excès de responsabilité. Elle n’était plus seulement une fondatrice. Elle était devenue un point d’ancrage.


Quant à Gamwi, cela faisait déjà de longues années qu’il avait quitté la cité. Certains racontaient qu’il explorait les terres lointaines du monde connu. D’autres prétendaient qu’il cherchait d’anciens savoirs oubliés capables de protéger un jour Lifdälinn contre un danger futur. Peu importait finalement la vérité : son absence avait laissé un vide silencieux dans le cœur des deux fondateurs restants et de chaque citoyen de la cité. 


Les anciens avaient usé de leur magie pour faire don aux trois fondateurs d’une longévité bien plus grande que celle des autres humains, afin de les remercier d’avoir transformé le rêve d’un refuge pour les elfes en réalité.


Les lanternes elfiques s’allumaient une à une dans les branches gigantesques, semblables à des étoiles prisonnières de la forêt. Une légère brise faisait danser les longs cheveux de Lliliee tandis qu’un sourire discret éclairait son visage.


Lifdälinn était belle, plus belle encore qu’aux premiers jours.


Parfois, il lui arrivait d’avoir du mal à croire que tout cela avait réellement commencé par une poignée d’aventuriers perdus dans une forêt sauvage.


Derrière elle, des pas lourds résonnèrent sur le parquet.


- Tu fais encore semblant de réfléchir à des choses importantes pour éviter le banquet ? lança une voix moqueuse.


Lliliee tourna la tête.


Shqnks venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, vêtu de son éternel manteau bleu sombre, usé par les années. Même après tout ce temps, il conservait cette allure de marin vaguement insolent qui amusait tant les habitants de la cité.


- J’étais en train d’admirer la ville, répondit-elle doucement.


- Tu l’admires tous les soirs.


- Parce qu’elle le mérite tous les soirs.


Shqnks esquissa un sourire avant de venir s’appuyer contre la rambarde à côté d’elle. Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.
En contrebas, les enfants couraient encore entre les racines illuminées malgré les appels de leurs parents. Plus loin, des elfes accrochaient des guirlandes végétales autour de leurs maisons en prévision des célébrations de la nuit.


Puis le regard de Lliliee changea légèrement.


- Tu la ressens aussi… n’est-ce pas ?


Le sourire de Shqnks disparut presque immédiatement. Il fixa à son tour l’obscurité grandissante entre les arbres.


- Oui.


Depuis plusieurs semaines, quelque chose n’allait plus dans la forêt. Au début, cela n’avait été que des détails insignifiants. Les oiseaux chantaient moins. Les animaux évitaient certaines zones boisées. Même le vent semblait avoir changé.


Puis étaient venues les histoires.


Des chasseurs affirmant avoir aperçu des silhouettes mouvantes dans les bois. Des gardes prétendant entendre des murmures lorsque leurs patrouilles s’éloignaient trop de la cité.


Et surtout… ces nuits de plus en plus longues.


Shqnks leva les yeux vers le ciel. Le soleil avait presque totalement disparu derrière les arbres, pourtant l’obscurité qui s’installait semblait anormalement épaisse, comme si la forêt elle-même absorbait la lumière.

 

- Les anciens commencent à parler de mauvais présages, murmura Lliliee.


- Les anciens parlent toujours de mauvais présages.


- Cette fois, ils ont peur.


Shqnks ne répondit pas, parce qu’au fond de lui, il ressentait exactement la même chose. Quelque chose approchait. Quelque chose d’ancien. Et cette sensation ne le quittait plus.


Cette nuit-là, Lifdälinn célébra pourtant comme à son habitude. La musique s’éleva jusque dans les hauteurs des arbres les plus anciens. Les chants résonnèrent dans toute la ville, et autour du Feu Sacré tandis que les habitants riaient encore, essayant d’oublier l’étrange malaise qui pesait sur la forêt.


Shqnks, assis sur un banc avec une chope entre les mains, regardait distraitement les danseurs tourner autour des flammes.


- Tu devrais sourire un peu plus souvent, lui lança son ami Minho en passant.


- Je souris intérieurement.


- Ça doit être magnifique à voir.


L’ancien pirate eut un léger rire.


Puis soudain… le Feu Sacré vacilla.


Un silence étrange tomba immédiatement. Les flammes dorées venaient de faiblir brutalement pendant une fraction de seconde, assez longtemps pour inquiéter tout le monde.


Lliliee se leva aussitôt.


Les mages présents échangèrent des regards nerveux tandis qu’elle s’approchait lentement du brasier sacré. Le feu reprit finalement sa forme normale, mais quelque chose avait changé.


Même la chaleur semblait différente. Elle semblait plus faible, plus froide…


Les murmures commencèrent aussitôt dans l’assemblée.


- Ce n’est jamais arrivé…

 

- Irëlia nous protège…

 

- Ce n’est sûrement rien…

 

Mais personne n’y croyait réellement.

 

Cette nuit-là, peu d’habitants trouvèrent le sommeil et lorsque le matin arriva… le soleil ne se leva pas. Au début, personne ne comprit. Les habitants ouvrirent leurs volets sur une obscurité totale. 


Pas une nuit normale.

 

Pas un ciel couvert.

 

Non… Une noirceur profonde, absolue, étouffante. Comme si le monde entier avait été englouti sous un immense tissu noir.


Les lanternes de la cité brûlaient encore, mais leur lumière semblait minuscule face aux ténèbres qui entouraient désormais Lifdälinn.
Des habitants commencèrent à sortir dans les rues. Certains levaient les yeux vers le ciel invisible. D’autres murmuraient des prières. Les enfants pleuraient.


Lliliee traversait déjà la place centrale d’un pas rapide lorsqu’elle aperçut Shqnks qui semblait déstabilisé.


- Depuis combien de temps c’est comme ça ? demanda-t-elle.


- Une heure il me semble. Peut-être plus.


Il marqua une pause avant d’ajouter :


- Le soleil aurait déjà dû être levé.


Comme pour confirmer ses paroles, un vent glacial traversa soudain la cité. Les flammes des lanternes vacillèrent toutes en même temps. Puis un cri retentit au loin.


Un garde surgit en courant depuis l’entrée sud de la ville, essoufflé, le visage couvert de sueur.


- Les éclaireurs ! hurla-t-il. Les éclaireurs ne reviennent pas !


Le silence qui suivit fut terrible.


- Combien sont partis ?


- Six.

 

- Combien sont revenus ?

 

Le garde avala difficilement sa salive.

 

- Deux.

 

Lliliee sentit un frisson glacé parcourir son dos.

 

- Où sont les survivants ?

 

- À l’infirmerie… mais…

 

- Mais quoi ?

 

Le garde hésita.

 

Puis répondit dans un souffle :

 

- Ils disent que quelque chose bouge dans la forêt.

 

L’infirmerie de Lifdälinn n’avait jamais connu pareil silence. Les deux survivants étaient allongés sur des lits de bois, tremblants, incapables de tenir une conversation cohérente. L’un d’eux fixait le plafond sans cligner des yeux. L’autre répétait inlassablement les mêmes mots :

 

- Sous les racines… sous les racines…

 

Lliliee s’agenouilla près de lui.

 

- Calmez-vous. Que s’est-il passé ?

 

Le garde tourna lentement la tête vers elle.

 

Et ce qu’elle vit dans ses yeux lui glaça immédiatement le sang. C’était de la peur. Une terreur totale. Primitive.

 

- Elle nous regardait…

 

- Qui ça ?

 

Le survivant commença à trembler plus violemment encore.

 

- La forêt…

 

Shqnks échangea un regard avec Lliliee.

 

Puis, pour la première fois depuis bien longtemps, ils comprirent tous les deux que Lifdälinn venait d’entrer dans une guerre qu’aucun d’eux ne comprenait encore.

 

Le reste de la journée plongea la cité entière dans une agitation silencieuse.

 

Personne ne criait, personne ne paniquait ouvertement. Mais partout dans Lifdälinn, les regards se levaient vers ce ciel noir qui refusait obstinément de rendre la lumière. Les commerçants avaient fermé leurs échoppes plus tôt. Les familles restaient regroupées autour des lanternes suspendues aux branches. Même les musiciens de la place centrale avaient cessé de jouer.


Un sentiment oppressant s’était installé dans chaque rue de la cité. Comme si la forêt retenait son souffle.

 

Dans la salle du conseil, l’air était lourd. Autour de la grande table de bois siégeaient plusieurs anciens, quelques mages ainsi que les responsables des patrouilles extérieures. Les flammes des braseros projetaient des ombres mouvantes sur les murs gravés de symboles elfiques.


Shqnks tournait lentement autour de la pièce, incapable de rester immobile.


- Donc résumons, lança-t-il brusquement. Le soleil disparaît. Deux éclaireurs reviennent à moitié fous. Et personne n’a la moindre idée de ce qui est en train de se produire ?


Un vieux mage releva péniblement la tête.


- Nous savons une chose.


- Ah oui ? fit Shqnks avec impatience.


- Ceci n’est pas naturel.


Le silence qui suivit donna presque envie de rire tant la remarque semblait évidente.


Mais personne ne rit.


Lliliee, restée silencieuse jusque-là, leva finalement les yeux vers l’assemblée.


- Les enchantements de protection semblent être en état d'alerte.


Tous les regards se tournèrent vers elle.


- Depuis quand ? demanda un ancien.


- Quelques jours. Peut-être davantage. Je pensais à une perturbation temporaire liée à la forêt… mais maintenant…


Elle s’interrompit. Même prononcer ses pensées à voix haute lui semblait absurde.


- Maintenant ? insista doucement le mage.


Lliliee inspira lentement.


- Maintenant, j’ai l’impression que quelque chose tente d'absorber la magie de Lifdälinn.


Cette phrase suffit à faire naître plusieurs murmures inquiets autour de la table. Parce qu’une telle chose ne devrait pas être possible. Toute la cité reposait sur la magie de la forêt sacrée. Les protections, les cultures enchantées, les lanternes, les soins… tout dépendait de cet équilibre.


Et si cet équilibre disparaissait…


Shqnks posa brusquement ses deux mains sur la table.


- Très bien. Alors on va arrêter d’attendre ici pendant que les arbres deviennent fous. Je prends une escouade et je vais voir ce qu’il y a dehors.


- Hors de question, répondit immédiatement Lliliee.


- Hors de question ? répéta-t-il en arquant un sourcil.


- Tu as vu l’état des survivants.


- Justement.


- Shqnks…


- Lliliee, si quelque chose approche de la cité, on doit savoir quoi.


Elle voulut répondre, mais elle connaissait son ami. Elle savait qu’il avait pris sa décision.

 

Une heure plus tard, une dizaine de gardes elfiques se tenaient prêts, à la frontière entre Lifdälinn et le coeur de la forêt sauvage. Arcs à la main, visages fermés. Leurs armures claires semblaient presque irréelles sous la lumière des lanternes de la cité.


Shqnks vérifia une dernière fois le fourreau de son épée avant de tourner la tête vers Lliliee. Elle se tenait légèrement en retrait, les bras croisés, d'un air sévère.


- Tu pourrais au moins faire semblant d’être rassurante, lança-t-il.


- Tu pourrais au moins faire semblant d’être prudent.


Il eut un léger sourire, puis son regard s’adoucit un instant.


- On revient vite.

 

Lliliee ne répondit pas tout de suite.

 

Ses yeux se posèrent sur la forêt sombre. L’obscurité y semblait plus dense encore qu’ailleurs. Vivante presque.


- Ne vous éloignez pas trop des sentiers, murmura-t-elle finalement.


Shqnks acquiesça.


Puis il fit signe aux gardes et le groupe s’enfonça lentement dans les ténèbres.

 

La forêt n’avait plus rien de familier. Même Shqnks, qui connaissait pourtant ces bois depuis près d’un siècle, peinait à reconnaître certains passages. Le silence surtout était insupportable. Plus aucun chant d’oiseau. Plus aucun bruissement d’animal. Seulement le craquement discret des bottes sur les racines humides et le souffle nerveux des gardes autour de lui. Les lanternes qu’ils transportaient projetaient une lumière pâle entre les arbres gigantesques. Mais cette lumière semblait engloutie à quelques mètres seulement. Comme si les ténèbres la dévoraient.


- Vous sentez ça ? murmura soudain un garde.


Shqnks ralentit immédiatement. L’air avait changé. Une odeur étrange flottait désormais dans la forêt. Humide et froide. Puis ils aperçurent les arbres. Les troncs devant eux étaient entièrement noirs. Pas brûlés. Pas morts. Noirs. Une obscurité profonde recouvrait l’écorce comme une maladie vivante rampant lentement sur le bois sacré. L’un des gardes s’approcha prudemment.


- Par Irëlia…


Il tendit la main vers le tronc. Et aussitôt, le bois sembla bouger. Le garde recula brutalement tandis qu’une longue fissure noire se propageait lentement sur l’arbre dans un craquement horrible. Puis un murmure s’éleva autour d’eux. Faible. Presque inaudible. Shqnks se redressa immédiatement.


- Reculez !


Les murmures devinrent plus nombreux. Ils semblaient venir de partout à la fois. Sous la terre. Entre les arbres. Dans leur propre esprit. Un des gardes commença à respirer plus vite.


- Capitaine…


Quelque chose venait de bouger devant eux. Une silhouette. Grande. Immense même. Elle glissa lentement entre deux arbres avant de disparaître aussitôt dans l’obscurité. Puis une autre apparut sur leur droite. Et une troisième derrière eux. Les gardes levèrent leurs arcs dans un mouvement paniqué.


- Ne tirez pas ! ordonna Shqnks.


Mais déjà la forêt entière semblait s’animer autour d’eux. Les murmures devinrent des voix. Des centaines de voix. Des voix qu’aucun d’eux ne comprenait. Puis soudain… un cri. L’un des gardes venait d’être happé dans les ténèbres entre les arbres. Son hurlement déchira la forêt.


Puis plus rien. Le silence retomba brutalement. Les autres reculèrent de plusieurs pas, terrifiés. Shqnks sentit son cœur se serrer. Parce qu’il n’avait rien vu. Absolument rien. Seulement cette obscurité mouvante. Et cette sensation angoissante d’être observé. Alors, pour la première fois depuis bien longtemps, Shqnks dégaina lentement son épée.


Et au fond de la forêt noire… quelque chose avançait.

 

Le garde disparu ne revint jamais.


Pendant plusieurs longues secondes, personne n’osa bouger.


Les elfes formaient désormais un cercle maladroit autour de Shqnks, leurs arcs tendus vers les ténèbres mouvantes entre les arbres. Le moindre craquement faisait sursauter certains d’entre eux. Puis les murmures cessèrent brusquement. Un silence total tomba sur la forêt. Même le vent avait disparu. Shqnks balayait lentement les alentours du regard, son épée levée devant lui. Il ne voyait rien. Pourtant, chaque instinct en lui hurlait qu’ils n’étaient pas seuls.


Alors soudain…


une voix s’éleva dans l’obscurité. Douce. Calme. Presque humaine.


- Vous n’auriez pas dû venir.


Les gardes pivotèrent immédiatement vers la provenance du son. Une grande silhouette venait d’apparaître entre les arbres noirs. Drapée d’un voile sombre qui semblait flotter sans être porté par le vent. Son visage demeurait invisible sous les ombres. Mais deux yeux pâles brillaient dans l’obscurité. Shqnks serra davantage la poignée de son arme.


- Qui es-tu ?


La silhouette inclina légèrement la tête.


- Vous avez oublié.


- Oublié quoi ?


- Ce qui dort sous vos racines.


Un frisson parcourut les gardes.


La voix n’était pas menaçante, c’était pire. Elle semblait ancienne… et triste comme un écho venu d’un temps oublié. Shqnks fit un pas en avant.


- Si tu es responsable de ce qui arrive à Lifdälinn, alors parle clairement.


Un léger rire résonna dans la forêt et autour d’eux, les arbres noirs semblèrent frémir.


- Responsable… répéta la voix. Non. Je ne suis qu’un murmure. Une conséquence. Une porte entrouverte.


Puis la silhouette leva lentement une main vers le ciel invisible.


- La Nuit revient toujours.


Et soudain, toutes les lanternes du groupe s’éteignirent. Les gardes poussèrent des cris de surprise tandis que l’obscurité absolue les engloutissait entièrement. Shqnks sentit immédiatement quelque chose bouger autour d’eux. Des dizaines de choses. Des pas, des souffles, des formes glissant entre les arbres.


- Formation serrée ! hurla-t-il.


Quelque chose fendi soudain l’air à sa droite et un garde s’effondra. Puis un autre cri éclata derrière lui. Les ténèbres elles-mêmes semblaient attaquer. Des silhouettes longues et difformes surgissaient quelques secondes avant de disparaître aussitôt. Par chance, Shqnks para un coup quasiment invisible dans un choc métallique violent avant de contre-attaquer à l’aveugle. Il senti que sa lame traversa quelque chose.


Un hurlement atroce retentit dans la forêt. Pendant une fraction de seconde, une créature apparut devant lui sous l’éclat bleuté de son épée. Humanoïde, mais entièrement faite d’ombre mouvante. Son visage était vide comme rongé par le néant. Puis elle disparut en fumée noire.


- Repliez-vous ! cria Shqnks.


Les survivants n’attendirent pas une seconde de plus. Ils commencèrent à courir entre les arbres, poursuivis par les murmures et les cris des créatures invisibles. La forêt elle-même semblait vouloir les empêcher de fuir. Les racines surgissaient sous leurs pieds. Les branches se refermaient lentement au-dessus d’eux. Et derrière… les voix continuaient de murmurer. Toujours plus nombreuses, toujours plus proches.


- La Nuit est éternelle…


- La Nuit est éternelle…


- La Nuit est éternelle…

 

Les portes de Lifdälinn se refermèrent brutalement derrière les survivants. Les ombres semblaient s’être stoppées, comme tenues à l’écart par la magie de la cité. Les gardes regardèrent avec horreur l’état du groupe. Ils étaient six au départ. Ils n’étaient plus que trois. L’un des survivants s’écroula immédiatement au sol, incapable de parler. Un autre avait le bras entièrement noirci jusqu’à l’épaule, comme consumé de l’intérieur.


Et Shqnks… Shqnks ne disait rien. Lliliee accourut aussitôt vers eux.


- Par Irëlia…


Elle posa immédiatement ses mains sur le garde blessé, laissant sa magie parcourir son corps. Mais quelque chose n’allait pas. La corruption noire résistait. Pire encore. Elle remontait lentement sur la peau malgré les soins. Le blessé fut pris en charge et transporté d'urgence à l'infirmerie. Lliliee leva brusquement les yeux vers Shqnks.


- Qu’est-ce que vous avez vu ?


Il resta silencieux quelques secondes. Puis répondit d’une voix grave :


- Quelque chose d’obscure… d’ancien… Une sorte d’entité qui dit vivre sous les racines…


Autour d’eux, les habitants de Lifdälinn commençaient à se rassembler malgré la peur. Le silence régnait désormais dans toute la cité. Même les enfants avaient cessé de pleurer. Shqnks regarda lentement les visages autour de lui. Tous attendaient une réponse. Une explication. Quelque chose de rassurant. Mais pour la première fois depuis très longtemps… il n’en avait aucune.


Alors il tourna simplement les yeux vers la forêt noire au-delà des remparts. Il savait que la magie de la cité les protégeait du mal qui regnait désormais sur la forêt, mais pour combien de temps ? 


Le lendemain ne vint jamais vraiment. Ou plutôt… il ne fut qu’une pâle imitation de ce que le monde avait toujours connu. Le ciel restait noir, immobile, comme figé dans une nuit éternelle. Une année passa, puis une décennie… Plus personne n’était autorisé à franchir les remparts de la ville, et Lifdälinn vivait dans sa nuit éternelle, coupée du monde, protégée par sa magie.


Dans la grande caverne du Feu Sacré, l’atmosphère était devenue presque irrespirable. Les anciens avaient cessé de débattre depuis des heures. Les mages tentaient encore de maintenir les protections de la cité, mais leurs gestes étaient plus lents, plus incertains. Comme si la magie elle-même résistait. Lliliee se tenait au centre de la pièce. Debout. Silencieuse. Elle observait la flamme sacrée. Elle avait changé. Ce n’était plus seulement une impression. La lumière dorée était désormais traversée de filaments sombres, comme si quelque chose cherchait à l’éteindre de l’intérieur sans jamais y parvenir complètement. Shqnks entra.


- Ça empire dehors.


Sa voix fit sursauter deux mages. Lliliee ne se retourna pas immédiatement.


- Combien ?


- Encore trois disparus cette nuit. Deux sentinelles et un messager.


Il marqua une pause.


- Et les “choses” dans la forêt… elles se rapprochent.


Enfin, elle tourna la tête vers lui.


- Elles testent nos défenses.


- Ou elles nous enferment, répondit Shqnks. Le point positif, c’est que nous sommes en sécurité tant que nous restons dans l’enceinte de la ville.


Un silence. Lliliee s’approcha du Feu Sacré.


- Ce n’est pas une invasion classique.


Elle posa doucement une main à proximité des flammes sans les toucher.


- Ce n’est pas une armée.


- Alors quoi ?


Lliliee hésita. Puis répondit, presque à voix basse :


- C’est un écho, un mal très ancien.


Le soir même, une réunion fut organisée sur les hauteurs de la cité. Tous les anciens étaient présents. Même ceux qui n’osaient plus sortir de chez eux depuis plusieurs années. Lliliee prit la parole la première.


- Nous ne pouvons plus défendre Lifdälinn comme avant.


Des murmures immédiats parcoururent l’assemblée. Un ancien se leva.


- Vous proposez de fuir ?


- Non.


Elle le fixa.


- Je propose de comprendre.


Shqnks croisa les bras.


- On a déjà essayé de comprendre. Des vies ont été perdues à chaque sortie.


- Parce que vous cherchez une chose physique, répondit-elle.


Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle inspira lentement.


- Mais ce que j’ai ressenti dans la forêt… ce n’était pas une créature unique.


Un silence.


- C’était une conscience.


Le mot pesa lourd dans la pièce. Shqnks ne répondit pas immédiatement.


- Une conscience ? répéta-t-il.


- Quelque chose qui observe. Qui apprend. Qui s’étend.


Un mage âgé se leva lentement.


- J'ai fouillé dans les archives de la bibliothèque. Les textes anciens parlent d’un phénomène interdit… une obscurité liée aux mondes entre les mondes. Une entité conquérante qui efface la lumière pour exister.


Personne n’osa le contredire. Parce que tous ressentaient déjà la même chose. Cette nuit-là, Lliliee ne dormit pas. Elle quitta la cité seule, malgré les protestations des gardes. Elle descendit les racines géantes jusqu’à la lisière de la forêt. Et là… elle s’arrêta. Devant elle, les arbres noirs semblaient plus proches qu’avant. Comme s’ils avaient avancé d’un pas. Elle inspira profondément. Puis murmura :


- Irëlia…


Le vent se coupa instantanément. Une présence s’imposa. Pas une voix. Pas un son. Une conscience. Lliliee ferma les yeux.


- Je sais que tu m’entends.


Un frisson traversa la forêt entière. Et pour la première fois depuis le début de la Longue Nuit… une réponse arriva. Pas par des mots. Mais par une vision. Elle vit Lifdälinn. Non pas telle qu’elle était. Mais telle qu’elle allait devenir si rien ne changeait. Les arbres s’effondraient. La cité disparaissait sous une obscurité totale. Les souvenirs eux-mêmes s’effaçaient. Puis une silhouette apparut au centre de tout cela. Une forme lumineuse, fragile, humaine. Lliliee comprit immédiatement. C’était elle. Mais seule. Consumée. Devenue un point de lumière dans un monde d’obscurité..


La vision s’interrompit brutalement. Elle rouvrit les yeux en tremblant. Et cette fois… elle comprit. Quand elle revint à Lifdälinn à l’aube, Shqnks l’attendait déjà aux portes.


- Tu es sortie seule.


Ce n’était pas une question. Elle hocha simplement la tête. Il la regarda longuement.


- Tu as trouvé quelque chose.


Lliliee prit une seconde avant de répondre.


- Oui.


Elle posa une main sur le bois des portes.


- Et je sais maintenant ce que c’est.


Shqnks fronça les sourcils.


- Explique moi.


Elle se tourna vers lui. Ses yeux étaient calmes. Mais profondément résolus.


- Ce n’est pas une invasion.


- Tu l’as déjà dit.


- C’est une rupture.


Elle marqua une pause, puis elle ajouta :


- Et la seule chose qui maintient encore Lifdälinn debout… c’est le lien entre la cité et Irëlia.


Shqnks comprit immédiatement où elle voulait en venir.


- Non.


Le ton était sec.


- Lliliee, non.


Elle ne répondit pas. Mais son silence suffisait. Shqnks fit un pas vers elle.


- On trouvera une autre solution.


- Il n’y en a pas.


- On en trouvera une.


Elle le regarda et esquissa un sourire triste.


- Tu as toujours été celui qui refuse de perdre quelqu’un.


Il serra les dents.


- Et toi, tu as toujours été celle qui croit qu’il faut payer les prix impossibles.


Elle détourna légèrement le regard vers la forêt.


- Cette fois… c’est le bon prix.


Le vent avait cessé de souffler sur Lifdälinn. Non pas comme un simple calme nocturne, ni comme ces instants suspendus où la forêt retient son souffle avant l’aube… mais comme si quelque chose, au-delà des cimes et des racines, avait décidé que plus rien ne devait bouger. Au début, personne ne s’en était inquiété.


Les elfes de Lifdälinn connaissaient les humeurs de la forêt. Ils savaient lire le silence des feuilles, les hésitations de la lumière, les frémissements des troncs anciens. Mais cette fois-ci, le silence n’était pas naturel. Il était dense. Presque solide. Comme une couverture posée sur le monde. Et surtout… il ne partait pas.


Les jours passèrent.


Puis les semaines.


Puis les saisons, les années, les siècles.


Et la nuit resta.


Dans les premières années, on tenta de lutter. Des torches furent enchantées pour ne jamais s’éteindre. Des mages gravèrent des runes lumineuses sur les troncs des arbres sacrés. On invoqua les anciens chants du soleil, ceux que même les plus anciens des elfes n’osaient prononcer qu’en cérémonie rituelle. Rien n’y fit.


La lumière ne mourait pas. Elle ne s’éteignait pas. Elle était simplement… absorbée. Comme si la nuit ne se contentait plus de recouvrir le monde, mais le digérait lentement. Et dans cette obscurité persistante, une présence commença à se faire sentir. Au début, ce n’était qu’un malaise. Puis des disparitions. Puis des murmures. On l’appela d’abord “le Voile”.


Un phénomène sans forme, sans nom, qui rampait entre les branches et se glissait dans les rêves des dormeurs. Mais très vite, les anciens textes furent étudiés. Les archives d’anciens royaumes elfes furent ouvertes. Et un nom refit surface, un nom que l’on croyait perdu dans les mythes les plus anciens : Aeryn Vhor, Le Dévoreur de Clarté.


Une entité née avant même la maîtrise de la magie, une chose que les premiers mages avaient tenté d’enfermer dans les couches profondes du monde. Pas un dieu. Pas un démon. Un mal venant d’entre les mondes. Une conscience née de l’absence de lumière, attirée par toute forme d’ordre, de vie, de chaleur pour la consumer

.
Et depuis de nombreuses décennies désormais… cette entité est attirée par Lifdälinn. Car la cité elfique n’était pas qu’un lieu. C’était un équilibre. Une harmonie entre magie, nature et mémoire. Et cet équilibre, pour Aeryn Vhor, était une provocation. Alors ce dernier s’est immiscé lentement dans les racines des arbres, puisant sa force dans l’harmonie de la cité elfique. Se nourrissant de son équilibre, de sa magie et de sa lumière. 

 

Lliliee comprit la première que la situation n’était pas seulement une crise, mais une condamnation lente. Elle fit le lien avec ce que répétaient les premiers éclaireurs dans l’infirmerie, bien des années plus tôt. “Sous les racines”... C’était là que le mal dormait. 


C’est au cours de la deux cent soixante quatrième année de nuit que les plus terribles présages apparurent. Les arbres commencèrent à oublier leur propre lumière intérieure, les elfes semblaient vieillir physiquement, et enfin… des zones entières de forêt devinrent mortes, sans être détruites. Elles étaient encore debout. Mais elles ne vivaient plus.


C’est à ce moment-là que Lliliee prit sa décision. Elle descendit seule dans les racines du sanctuaire d’Irëlia. C’était le cœur de Lifdälinn, là où le fil qui séparait la réalité matérielle du monde des vivants, et le monde éthéré des esprits était le plus fin. Là où la magie d’Irëlia pénétrait les racines des arbres et alimentait la forêt de sa magie. Shqnks tenta de l’en dissuader.

 

- Tu vas disparaître, Lliliee.


- Non, répondit-elle calmement. Je vais écouter.


- Écouter quoi ? Une voix qui ne répond plus depuis plus de cent ans ?


Elle posa une main sur son épaule.


- Justement.

 

Et elle s’agenouilla devant la statue de la déesse et ferma les yeux. Pendant trois jours, aucun bruit ne se fit entendre. Le sanctuaire était plongé dans un silence total. Les arbres eux même retenaient leur souffle.


Au quatrième jour, la forêt entière trembla. Pas comme une attaque. Comme un réveil. Lorsque Lliliee réapparut, elle n’était plus seule dans son regard. Quelque chose d’ancien s’y reflétait désormais. Une présence douce, mais écrasante. Comme si deux consciences partageaient désormais un même souffle. Elle ne parla pas immédiatement.


Elle posa simplement une main sur le sol. Et pour la première fois depuis des décennies… Une lumière faible s’alluma dans la mousse. Shqnks comprit avant même qu’elle n’explique.


- Elle t’a répondu.


Lliliee acquiesça lentement.


- Irëlia ne peut plus agir directement. Elle est connectée à Lifdälinn, mais elle perd son attache à notre monde... Elle peut encore… se lier.


- Se lier comment ?


Elle leva les yeux vers lui.


- Par moi.


Shqnks recula d’un pas, il refusait d’admettre ce qu’il était en train de comprendre de manière inéluctable. Les jours suivants furent consacrés à ce que les anciens textes appelaient “le Rituel de Symbiose”. Une fusion entre un porteur mortel et une entité divine, permettant de canaliser une volonté que même la nuit ne pouvait dissoudre. Mais le prix était connu. Une vie entière. Pas la mort, mais la disparition progressive de l’individu en tant que tel, pour devenir quelque chose de plus grand.

 

Pendant ce temps, la nuit changea. Aeryn Vhor réagit Il ressentait ce qui se tramait. Sa pression sur la forêt augmenta. Les ombres commencèrent à prendre forme humaine. Certaines parlaient. D’autres imitaient les voix des disparus. Et au centre de tout cela… Lifdälinn continuait de se refermer sur elle-même.

 

Le jour du rituel, Shqnks voulut intervenir. Il arriva au sanctuaire alors que les cercles runiques étaient déjà tracés autour de la statue de la déesse. Lliliee se tenait au centre. Calme et sereine. Shqnks voulu intervenir, l’empêcher, tout interrompre, mais quelque chose en lui le retint. Lliliee avait fait son choix.


La voix d’Irëlia ne se manifesta pas comme un son. Mais comme une sensation. Une chaleur ancienne. Une reconnaissance. Puis une question.

 

“Es-tu prête à devenir la lumière que tu protèges ?”


Lliliee ferma les yeux.


- Oui.


La nuit trembla. Et pour la première fois depuis 264 ans… elle sembla reculer. La suite ne fut pas une explosion, ni une bataille. Ce fut comme si toute l’obscurité accumulée avait été forcée de rebrousser chemin. Le Voile se contracta. Aeryn Vhor hurla sans voix. Et la forêt de Lifdälinn, lentement, recommença à se souvenir de la lumière. Mais lorsque tout fut terminé, Lliliee ne se releva pas.


Shqnks la retrouva au centre du cercle, le regard ouvert mais lointain. Elle était vivante, mais différente. Comme si elle existait désormais à moitié dans la cité… et à moitié ailleurs.

 

- On a gagné ? demanda-t-il.


Elle tourna légèrement la tête vers lui.


- Non.


Elle marqua une pause.


- On a survécu.


Son corps était couvert de lumière. Une lumière si pure que Shqnks dû plisser les yeux pour résister à l’éblouissement. Le corps de Lliliee s’éleva lentement, lévita vers la statue de la déesse avant de fusionner avec elle, en son coeur. C’était magnifique et déchirant.

 

Toute la cité était rassemblée devant l’autel d’Irëlia. Des larmes coulaient sur les joues tandis que les dernières lueurs de la Symbiose étaient en train de disparaître dans la nuit. Depuis ce jour, tous les ans est fêté le jour de la Symbiose à Lifdälinn en l’honneur de la fondatrice qui a donné sa vie pour l’avenir de la cité.

 

Et dans le ciel de Lifdälinn… Pour la première fois depuis deux siècles et demi… Un rayon de soleil apparut entre les branches.

 

Nul n’entendit plus parler d’Aeryn Vhor dans la cité… mais bien loin de là, dans un royaume des fjords du nord, il semblerait que la lumière des aurores boréales ait commencé à vaciller…
 

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