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[Préparation]


FeuTarse
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(Moi je serais vous je regarderais pas. Ce serais dommage de vous gâcher la fête)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Divulgacher

 

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C’était une froide nuit d’hiver, à Stendel, dans la capitale.

Vous ne savez plus très bien depuis combien de temps cela dure. Un an, peut-être. Dix, peut-être davantage. Cent, qui sait. À vrai dire, étiez-vous seulement déjà né lorsque l’on prononçait encore ce nom avec certitude ? Était-ce vous qui l’aviez croisé autrefois, ou votre père ? Ou peut-être votre grand-père, accoudé au même comptoir, dans la même taverne, une chopine à la main, à écouter les mêmes histoires sans trop savoir lesquelles relevaient du souvenir et lesquelles appartenaient déjà à la légende.

Il faut dire que l’alcool n’aide guère à démêler le vrai du reste.

 

Alors vous avancez dans les rues de la capitale, titubant d’un quartier à l’autre, glissant parfois contre les murs de pierre pour ne pas choir tout à fait. La neige tombe en silence, couvrant les toits, les pavés, les enseignes et les épaules des passants pressés. Les lanternes diffusent une lumière pâle dans la nuit, et le froid mord votre visage tandis que vous regagnez péniblement votre bâtisse.

Vous observez sans vraiment regarder. Les silhouettes passent. Les voix se perdent. Le monde continue.

Soudain, au détour d’une rue, une histoire vous revient.

Était-ce une comptine ? Une vieille chanson de taverne ? Un récit entendu d’un ami, un soir de fête, entre deux éclats de rire et trois chopes de trop ? Ou bien était-ce une histoire véritable, recueillie de la bouche même de celui qui l’avait vécue ?

 

Vous vous arrêtez net.

 

Quelque chose se fige en vous.

Le froid, la neige, les passants, les lanternes, tout semble soudain reculer, comme si le monde entier retenait son souffle. Votre esprit s’accroche à ce souvenir sans parvenir à le saisir tout à fait. Vous essayez de lui redonner un visage, une voix, une époque. Qui vous a raconté cela ? Pourquoi cette histoire plutôt qu’une autre ? Pourquoi, ce soir entre tous, revient-elle frapper à la porte de votre mémoire avec une telle insistance ? Vous l’ignorez.

 

Et pourtant, à cet instant précis, cela vous paraît d’une importance capitale. Comme s’il fallait vous en souvenir. Comme s’il l’avait fallu depuis toujours. Vous pressez alors le pas jusqu’à votre bibliothèque, le souffle court, les doigts déjà tremblants. Vous fouillez les étagères, tirez des ouvrages, ouvrez des recueils, retournez des feuillets jaunis. Rien.

Vos carnets personnels, peut-être. Oui, forcément. Vous les arrachez presque de leur pile, tournez les pages avec fébrilité, cherchez une note, une date, un nom griffonné à la hâte dans un coin de marge. Rien, là non plus.

Votre tête tambourine sous l’effet du vin. Quelque chose hurle en vous, sans parvenir à prendre forme. Comme un souvenir prisonnier derrière une porte que vous sentez prête à céder. Quelque chose cloche. Quelque chose ne va pas. Vous en êtes certain, à présent. Il faut vous en souvenir.

 

Il le faut.

 

Alors vous vous ruez vers les archives. Tant pis pour l’archiviste. Il hurlera, sans doute. Vu l’heure, ce vieux fou ne manquera pas de tempêter comme à son habitude. Mais ce ne serait ni la première fois qu’on le tire du sommeil, ni la première fois qu’il maudirait le monde entier au beau milieu de la nuit.

Vous poussez la porte avec tant de violence qu’elle manque de sortir de ses gonds.

— Ouvrez-moi les registres ! Les rouleaux, les inventaires, tout ce que vous avez à la lettre F !

L’homme proteste, grommelle, lève les bras au ciel, mais déjà vous fouillez. Les titres défilent sous vos yeux. F… encore F… toujours F…

 

Rien.

 

Alors une autre idée vous frappe.

— La lettre N ! Vite, la lettre N !

Vous cherchez à nouveau. Vos yeux glissent sur les colonnes, accrochent un mot, le perdent, reviennent en arrière. Là encore, presque rien. Rien, sinon un titre inachevé, une mention tronquée, un début de nom :

Nam…

 

Vous vous figez.

 

Puis soudain, comme si l’éclair avait enfin frappé votre esprit engourdi, vous vous retournez vers l’archiviste.

— Nom de Dieu ! La lettre L ! Bon Dieu, la lettre L !

L’homme vous regarde comme s’il hésitait entre vous assommer avec un registre ou appeler la garde. Mais déjà vous avez saisi la liste.

Vos yeux dévorent les lignes.

Et puis enfin, vous tombez sur ce nom :

 

 

 

 

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Divulgacher

Je me nomme Feutarse, et cela fait désormais près de quinze ans que je foule les terres de Minefield. Et cela fait bientôt dix ans que je vous promets une candidature de chevalier. Alors, là voila. Je viens ainsi ici pour la dernière candidature du reste de ma vie.

 

Pour beaucoup d’entre vous, mon parcours sur le serveur pourrait sans doute se résumer en un seul mot : Namnis. Et il est vrai qu’il serait difficile pour moi de nier ce lien tant cette ville, son histoire et ses habitants ont façonné mon aventure ici. Pourtant, sans que vous le sachiez forcément, mon passage sur le serveur ne s’est pas limité à cette seule cité.

J’ai participé, à mon échelle, à plusieurs projets au fil des années : du remplissage de la montagne d’Ultharik au bourg d’Honéor, de mon passage, certes bref, au Saint Trident à quelques épopées du côté d’Enrik d’Almaris, de la création du premier Royaume de l’Ouest à cet incroyable parc qu’est FeuTarseLand. Et comment ne pas évoquer mon inoubliable (ou parfaitement oubliable) carrière de scribe ? Ah, quelle immense carrière de scribe-architecte ce fut… (les vrais savent que je n'ai rien foutu).

 

Mais au-delà des villes, des titres et des chantiers, j’ose espérer avoir laissé, à tort ou à raison, une modeste trace sur le serveur comme sur le forum.

 

Que ce soit à travers mon État des lieux de 2023, mes déclarations d’annexion RP, mes longues pages de lore sur le wiki, mes formules parfois un peu trop grandiloquentes dans mes jeunes années, ou encore ce flot presque ininterrompu de messages postés durant cette décénie (2798 au moment où j’écris ces lignes). J’y ajouterais aussi l’ancien pack de textures World of Minefield, ainsi que les nombreuses parties de Dungeons & Dragons lancées sur le mumble, qui ont elles aussi occupé une place importante dans mon aventure. Il me faut également évoquer ce que j’ai bâti.

 

De la Citadelle des Rois et ses nombreuses salles monumentales à l’Arc de Triomphe commémorant les membres de notre communauté namnète disparus au fil des années ; du Grand Opéra Florimondla au King’s and Revenge ; de la Forteresse du Ténébreux au Guet des Maux Passants (oui, nous le finirons un jour). Il me faut aussi citer mon travail d’architecte au service de Nutellcraft, de Tabasco25, puis plus largement de toute notre communauté une fois la couronne posée sur ma tête.

 

Je sais cependant que mon personnage peut paraître hautain, théâtral, parfois autoritaire, voire volontiers dictatorial. Et je sais aussi que cette image peut précéder me précéder. Pourtant, toutes celles et ceux qui m’ont connu, qui me connaissent encore, ou qui ont eu l’occasion de construire à mes côtés savent qu’il existe une différence entre le personnage que j’incarne et l’homme que je suis réellement.

 

Ainsi, même si certains passages de cette candidature, et notamment de ce récit, peuvent donner l’impression que je viens réclamer ce qui me serait dû, il n’en est rien: Le grade de chevalier ne se réclame pas.


Il ne s’impose pas.


Il se mérite.

 

Et c’est précisément pour cela que je me présente aujourd’hui devant vous : non pour exiger quoi que ce soit, mais pour vous demander, avec sincérité, si vous, minefieldien et minefieldienne, estimez que j’en suis digne.

 

 

Vous restez immobile, les yeux rivés sur cette ligne comme si les lettres pouvaient encore bouger d’elles-mêmes.

 

Layros.
FeuTarse.
Durnedil.

 

 

Un nom. Rien qu’un nom, à première vue. Quelques syllabes couchées à l’encre sur un registre fatigué, perdues parmi tant d’autres, promises à l’oubli comme tout ce qui n’est plus prononcé depuis longtemps.

Et pourtant, à mesure que vos yeux demeurent accrochés à cette simple ligne, quelque chose remonte.

D’abord des lieux.

 

Namnis, bien sûr. Car pour beaucoup, tout commence et tout s’achève avec cette cité. Son nom colle au sien comme la suie à la pierre d’une forge, comme la poussière aux bottes des ouvriers, comme le sel aux quais d’un port qui a trop vu passer de départs et trop peu de retours. Si vous demandez autour de vous qui fut FeuTarse, la plupart vous répondront sans doute par ce seul mot, presque sans réfléchir : Namnis.

 

Mais un homme ne se résume jamais entièrement à la ville qui l’a vu grandir, ni même à celle qu’il a aidé à bâtir.

Car en cherchant mieux, en grattant sous la surface des souvenirs trop simples, vous retrouveriez d’autres traces de son passage. Là-haut, dans les entrailles de la montagne d’Ultharik, où d’innombrables mains ont façonné la roche et déplacé le monde pierre après pierre. Plus loin, du côté d’Honéor, où d’autres bâtisses, plus modestes peut-être, ont également porté l’empreinte de son travail. Vous entendriez aussi murmurer son nom à demi-voix dans les couloirs du Saint Trident, où il ne fit qu’un bref passage, ou dans quelque conversation éparse à propos d’Enrik d’Almaris, où il mena, lui aussi, quelques épopées aujourd’hui presque effacées.

Puis les souvenirs se préciseraient davantage.

 

On vous parlerait alors de royaumes, d’alliances, de couronnes trop lourdes et de rêves trop vastes pour tenir dans les murs d’une seule ville. On vous raconterait la naissance du premier Royaume de l’Ouest, les ambitions qu’il portait, les chantiers qu’il exigeait, les volontés qu’il fallut rassembler pour lui donner une forme. Quelqu’un, sans doute avec un sourire en coin, finirait même par évoquer cet endroit improbable que serais FeuTarseLand, preuve suffisante que même les hommes que l’on dit sévères ou orgueilleux savent parfois rire d'eux même.

 

Et si vous poursuiviez encore vos recherches, vous tomberiez peut-être sur une note oubliée, un registre mal classé ou quelque plaisanterie griffonnée en marge à propos de son inexistante carrière de scribe. Car en vérité, s’il fut bien des choses, il ne fut jamais cela avec grand éclat. Il y a dans toute vie des titres que l’on porte avec honneur, et d’autres que l’on traverse avec une implication toute relative.

 

Mais les murs, eux, mentent moins que les hommes.

Et des murs, il en a laissé.

 

Il suffirait de lever les yeux vers certaines pierres pour retrouver sa trace. Dans la Citadelle des Rois et ses salles immenses. Dans l’Arc de Triomphe élevé à la mémoire de ceux qui ne revinrent jamais. Dans le Grand Opéra Florimondla, dans le King’s and Revenge, dans la Forteresse du Ténébreux, dans le Guet des Maux Passants (oui, même inachevé, un chantier demeure une promesse). Et plus encore dans toutes ces œuvres moins visibles, moins glorieuses peut-être, bâties non pour son propre nom mais pour celui des autres, au service de rois et de bourgmestres, puis d’une communauté entière lorsque la couronne vint se poser sur son front.

Alors peu à peu, ce nom cesse d’être un simple nom.

 

Il devient une trace.


Une somme d’ouvrages, d’écrits, de projets, de récits, de présences accumulées au fil des années.

Car FeuTarse ne s’est pas seulement contenté de bâtir en pierre.

Il a aussi laissé son empreinte ailleurs : dans les pages des archives, dans les déclarations tapageuses, dans les longs récits d'histoire consignés dans les etagères, dans les messages innombrables lancés au fil du temps comme autant de marques d’existence refusant de s’effacer tout à fait, dans quelque vieux tableaux oubliés dans un coin de mémoire, dans des soirées passées à lancer des dés dans une taverne tandis que d’autres mondes prenaient vie entre deux éclats de voix.

 

Vous vous rendez alors compte d’une chose.

Peut-être n’aviez-vous jamais réellement connu l’homme.

Peut-être n’en aviez-vous aperçu que le masque, la voix trop forte, le personnage un peu hautain, parfois théâtral, volontiers autoritaire, presque dictatorial dans l’art de se mettre lui-même en scène. Mais derrière cette silhouette-là, derrière le ton, derrière les formules, derrière les récits, il y avait autre chose.

Quelqu’un qui, pendant près de quinze années, avait simplement choisi de rester.
De bâtir.
D’écrire.
De participer.
De laisser une trace.

Et soudain, dans le silence froid des archives, ce nom posé sur le papier vous paraît moins étranger qu’auparavant.

Pas parce qu’il serait devenu plus clair.

Mais parce que vous commencez enfin à comprendre pourquoi il n’avait jamais tout à fait disparu.

 

 

 

 

 

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Divulgacher

Pourquoi vouloir devenir chevalier après toutes ces années ?

 

La réponse la plus simple serait de dire : parce que cela fait longtemps. Mais ce serait une mauvaise réponse, ou du moins une réponse incomplète. Le temps passé sur un serveur n’est pas, à lui seul, une preuve de mérite. Il témoigne d’une fidélité, certes, d’une présence, parfois d’une habitude. Mais il ne suffit pas à justifier un rang comme celui de chevalier.

 

Si je présente aujourd’hui cette candidature, ce n’est donc ni par automatisme, ni pour ajouter un titre à une liste (bien que la couleur me cié), ni parce que j’estimerais qu’après tant d’années cela me serait dû. Bien au contraire. Si je viens devant vous, c’est justement parce que je considère que le grade de chevalier ne récompense pas simplement une ancienneté, mais une manière d’avoir vécu Minefield.

 

Je souhaite devenir chevalier parce que ce grade représente, à mes yeux, quelque chose de particulier: Un aboutissement. Il ne s’agit pas seulement d’un rang supérieur, ni d’un avantage matériel, mais d’une forme de reconnaissance plus noble, celle d’un joueur qui a su s’inscrire dans le temps, participer à la vie du serveur, construire, écrire, transmettre, animer, et laisser derrière lui autre chose que de simples blocs posés au hasard.

 

Durant toutes ces années, j’ai essayé, à ma manière, d’apporter quelque chose à Minefield. Par mes constructions, par le rôle que j’ai tenu dans différents projets, par l’écriture, par le forum, par le wiki, par le RP, par les échanges avec les autres, par les moments plus sérieux comme par les plus absurdes. Je ne prétends pas avoir tout réussi, ni avoir été irréprochable en tout temps. Mais je crois pouvoir dire que je me suis investi sincèrement, parfois avec inconstance il est vrai, mais surtout avec attachement.

 

Devenir chevalier serait, pour moi, la reconnaissance de tout cela.

 

Ce serait aussi une manière de marquer symboliquement un parcours commencé il y a près de quinze ans, fait d’allers-retours, de constructions, de pauses, de retours encore, de projets menés, d’autres laissés en chemin, de souvenirs accumulés et de liens tissés avec le temps.

 

Cependant si je souhaite obtenir ce rang, ce n’est pas pour regarder derrière moi en me disant que le chemin est accompli. C’est au contraire parce que je compte continuer à faire ce que j’ai toujours essayé de faire ici : participer, construire, écrire, proposer, aider quand je le peux, faire vivre des projets, nourrir un univers commun, et entretenir cette mémoire collective qui fait qu’un serveur comme le nôtre ne se réduit pas à une simple carte, mais devient un lieu chargé d’histoires.

 

En somme, je ne demande pas à devenir chevalier pour être davantage. Je souhaite le devenir parce que ce rang correspond, je l’espère, à ce que j’ai essayé d’être sur Minefield depuis toutes ces années : un joueur investi, durable, profondément attaché au serveur et à ceux qui le font vivre.

 

Ni une ni deux, vous refermez le registre et quittez les archives d’un pas si précipité que l’archiviste n’a même pas le temps de finir sa plainte. Vous voilà déjà dehors, lancé à travers la capitale, en plein cœur de cette nuit d’hiver, avec une seule idée en tête : trouver un oiseau du Splash.

 

Manque de chance, la saison ne vous est guère favorable.

À cette période de l’année, les volatiles se font rares. Ceux qui sont encore disponibles sont soit réservés aux urgences véritables, soit déjà partis vers d’autres destinations, chargés de lettres, de rapports ou de nouvelles que d’autres que vous ont jugées plus pressantes encore. On vous oppose des refus, des haussements d’épaules, parfois même un rire fatigué à l’idée de traverser la nuit pour une simple obsession née entre deux verres de trop.

Alors il ne vous reste qu’une seule solution: le bateau.

Le trajet sera long. Bien trop long sans doute pour un esprit déjà agité comme le vôtre. Mais peut-être ce délai forcé est-il une bénédiction déguisée. Car dans le roulis du voyage, dans le craquement du bois, dans le silence des traversées hivernales, vous aurez tout le loisir de continuer à réfléchir.

 

Vous longez le centre-ville, traversez le quartier des maçons, et, à travers les ruelles étroites, votre regard est soudain attiré par une masse claire qui domine la nuit.

Là, dressé dans la neige et la lumière des lanternes, se tient le grand château blanc des chevaliers. Ses hautes fenêtres brillent encore malgré l’heure tardive. Derrière ses murs sommeillent des noms que le temps n’a pas effacés. Des hommes et des femmes dont on a jugé qu’ils avaient assez donné, assez bâti, assez prouvé pour mériter d’être comptés parmi ceux que l’on élève au rang de chevalier. Alors une pensée vous traverse: Lui aussi, un jour, y avait-on songé ?

Parmi tous ces noms gravés de chambre en chambre, parmi toutes ces figures que le royaume a choisi de retenir, s’en trouvait-il seulement une portant le sien ?

FeuTarse.

Vous ralentissez.

Non. Vous le sauriez, dans le cas contraire. Un nom pareil ne s’oublierait pas si facilement dans un lieu comme celui-ci.

Alors pourquoi ? Qu’avait-il fait pour ne pas l’obtenir ? Ou peut-être, plus justement encore : qu’avait-il fait pour ne jamais venir le demander ? Car après tout, les années n’avaient pas manqué. Les chantiers non plus. Ni les récits. Ni les guerres, ni les titres, ni les villes relevées pierre après pierre, ni les pages écrites, ni les serments lancés à la face du monde, ni même cette étrange manière qu’il avait d’être toujours là, d’une façon ou d’une autre, quand tant d’autres avaient fini par disparaître pour de bon.

Alors pourquoi ce silence ?

 

Vous songez, peut-être parce que certains hommes passent tant de temps à bâtir, à servir, à écrire ou à régner qu’ils oublient de s’arrêter un instant pour se demander ce qu’il leur manque encore. Ou peut-être parce qu’un tel rang ne se mendie pas. Peut-être même ne se réclame-t-il jamais.

Il faut sans doute, pour prétendre à pareil honneur, autre chose que des années accumulées. Car le temps seul ne fait pas la valeur d’un homme. Il use les pierres, blanchit les cheveux, alourdit les souvenirs, mais ne prouve rien à lui seul. Il témoigne d’une présence, parfois d’une fidélité, mais il ne suffit pas à faire naître la reconnaissance.

 

Non. Ce rang exige davantage.

 

Il exige qu’un nom se soit inscrit dans la durée autrement que par l’habitude. Qu’il ait compté. Qu’il ait servi. Qu’il ait laissé derrière lui autre chose qu’un passage, autre chose qu’une simple occupation des lieux. Il faut avoir construit, transmis, participé, porté, parfois chuté, souvent recommencé. Il faut avoir laissé une trace qui ne tienne pas seulement dans la pierre, mais aussi dans la mémoire des autres. Et peut-être est-ce cela, au fond, qui donnait à cette question toute son importance.

Car si FeuTarse devait un jour être jugé digne d’un tel rang, ce ne serait ni pour avoir attendu assez longtemps, ni pour avoir survécu plus que d’autres, ni pour pouvoir ajouter un titre de plus à la longue suite de ceux qu’il avait déjà portés.

Ce serait pour une seule raison : parce qu’au fil des ans, il aurait su faire de sa présence sur ces terres autre chose qu’une simple existence. Parce qu’il aurait participé à la vie du royaume. Parce qu’il aurait bâti. Écrit. Transmis. Animé.Mais surtout: Servi.
Et laissé derrière lui assez de traces pour que, même des années plus tard, au cœur d’une nuit d’hiver, un homme ivre s’arrête soudain dans la rue en se demandant pourquoi ce nom-là, entre tous, refuse encore de disparaître.

Vous demeurez un instant immobile face au château blanc.

Puis vous reprenez votre route.

Non pas avec une réponse.

Mais avec la certitude que, si cette question vous poursuit ce soir, c’est qu’elle mérite d’être posée.

 

 

 

 

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Le port n’était pas encore tout à fait endormi lorsque vous y parvenez enfin. À cette heure, il ne reste plus guère que les silhouettes des marins, quelques lanternes battues par le vent, des cordages gelés, et cette odeur de sel, de bois humide et de goudron qui colle à la nuit comme une seconde peau.

Trouver un navire prêt à prendre la mer en pareille saison relève presque du miracle.

Il vous faut marchander, insister, mentir un peu peut-être, et surtout tomber sur un équipage assez fou pour accepter de braver à la fois la mer d’hiver, la surveillance du galion de Stendel et les risques d’interception par le Chafardor. Finalement, l’un d’eux accepte. Non sans conditions, évidemment. Le trajet ne sera ni direct, ni rapide. Il faudra faire plusieurs escales, suivre une route détournée, éviter certains couloirs trop exposés, et laisser la mer décider du reste.

Vous acceptez sans discuter.

Après tout, vous n’avez plus vraiment le choix.

Le navire quitte finalement le quai dans un long craquement de coque, et déjà la capitale s’efface derrière vous, avalée par le froid, les brumes et les lueurs dispersées de ses lanternes.

Commence alors une traversée qui vous paraît interminable.

 

 

 

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Cérule d’abord.

Lorsque le navire approche enfin de ses quais, un étrange sentiment vous saisit. À première vue, la ville semble presque familière. Ses lignes, ses hauteurs, sa manière d’épouser la pierre et de faire grimper ses bâtisses le long du relief éveillent en vous un souvenir que vous ne nommez pas encore. Mais ce sont surtout les toits qui vous arrêtent. Ces pentes marquées, cette silhouette découpée sur le ciel, cette façon qu’ont les maisons de se répondre d’une rue à l’autre, comme si toute la cité avait été pensée pour guider le regard vers ses points les plus élevés.

 

Pendant quelques instants, à la faveur de la brume et de la fatigue, vous pourriez presque vous croire déjà arrivé.

Il y a dans Cérule quelque chose de Namnis.Une parenté, au moins. Une manière semblable de dominer ses quais, de se dresser au-dessus de la mer avec cette élégance un peu rude propre aux cités portuaires. Plus vous l’observez, plus la comparaison s’impose, presque malgré vous. Puis, naturellement, votre esprit retrouve toute sa mauvaise foi.

 

Oui, Cérule est une belle ville. Personne de sérieux ne songerait à dire le contraire. Ses toits ont de l’allure, ses rues se défendent, et l’ensemble possède même un certain charme. Mais enfin… cela reste Cérule. Autrement dit : une version très convenable, très respectable, presque appliquée… de ce que Namnis fait avec bien plus de panache sans même avoir besoin d’essayer.

Vous esquissez alors un léger sourire. Non, décidément, Cérule n’est pas Namnis.

Au mieux, son aimable cousine. Au pire, une pâle copie (mais le genre de réflexion qu’il vaut mieux garder pour soi si l’on tient à finir l’escale sans finir à l’eau).

 

Quand le navire reprend finalement la mer, vous quittez la ville avec cette pensée amusée en tête.

Puis le passage sous l’Arche du Dernier Espoir, immense et silencieuse, dressée comme une frontière entre le monde familier et celui que l’on n’atteint qu’après des jours de mer. Ensuite viennent les sables brûlants de Grabah, que l’on longe de loin comme on contourne une bête endormie. Puis Port-Estroit, l’archipel de Koalatu, Honéor enfin, autant d’étapes, autant de noms qui scandent le voyage sans jamais vraiment l’abréger.

 

Et toujours cette impression tenace que le trajet n’en finit pas.

 

À plusieurs reprises, vous songez qu’un oiseau du Splash vous aurait épargné cette lenteur insupportable. Quelques battements d’ailes auraient suffi là où il vous faut désormais des jours, peut-être davantage. Mais l’idée ne vous est d’aucun secours. La mer ne se presse pas pour les hommes, et les navires encore moins.

 

Alors vous attendez.

 

Vous regardez l’horizon changer, les lumières disparaître puis renaître, les ports se succéder, les équipages s’agiter, les jours se fondre dans les nuits et les nuits dans le roulis monotone de la traversée. Et tout ce temps, une seule pensée demeure.

Si FeuTarse vit encore, s’il reste au monde un lieu où l’on puisse espérer retrouver sa trace, alors ce ne peut être qu’à Namnis.

La dernière ville avant les confins du monde connu.

 

 

 

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Enfin, après ce qui vous semble être une éternité, la baie apparaît.

Et avec elle, Namnis.

Le navire s’avance lentement dans ses eaux, et bientôt votre regard est happé par une silhouette que nul voyageur n’oublie lorsqu’il l’a vue une fois : le légendaire King’s and Revenge. Cinq mâts dressés vers le ciel comme les doigts d’une main géante, une carcasse de guerre si vaste, si imposante, qu’on la dirait moins conçue pour naviguer que pour terrifier. Il ne ressemble pas à un simple vaisseau, mais à une menace taillée pour la mer elle-même, une sorte d’arme de destruction massive navale échouée là comme pour rappeler à tous ce dont Namnis fut un jour capable.

Puis vient enfin le port.

Vous mettez pied à terre et découvrez (ou redécouvrez) la légendaire cité portuaire: Namnis.

Cette ville portuaire dressée au bord du monde, fière et massive, avec son phare qui ne s’est jamais éteint, pas même durant sa rénovation ; son opéra majestueux, dont la seule silhouette suffirait presque à imposer le silence ; son arc de triomphe, le tout premier de ce monde, élevé comme un défi au temps lui-même. Mais plus encore que tout le reste, c’est elle qui attire votre regard:

 

La Citadelle des Rois.

 

Cette forteresse de pierre, presque naine dans sa manière d’épouser la montagne autant que de la défier, creusée dans la plus haute cime de Stendel. Une masse souveraine, austère, ancienne, dominant la ville comme si elle devait survivre à tous ceux qui passeraient sous son ombre. C’est là, vous le sentez, que tout vous mène depuis le début. C’est là que siège FeuTarse.

 

Du moins, s’il est encore en vie.

 

Vous voilà déjà lancé à travers les rues de Namnis sans même prendre le temps de reprendre votre souffle. Vous avancez d’un pas rapide, presque fiévreux, comme si le simple fait d’avoir enfin atteint la ville vous autorisait désormais à forcer le destin lui-même.

Déjà, au-dessus de vous, la Citadelle des Rois veille. Alors vous grimpez.

Vous quittez le port, traversez les artères encore animées malgré l’heure, laissez derrière vous les façades familières, les lanternes suspendues, les murmures des derniers passants, puis vous attaquez les longues marches menant à la porte principale. Elles s’étirent sous vos pieds comme une épreuve imposée à quiconque prétend se présenter devant ceux qui siègent là-haut. Enfin, vous atteignez les portes.

 

Et, bien entendu, vous vous faites aussitôt recaler par un garde royal.

 

Le soldat ne hausse même pas le ton. Il n’en a pas besoin. Son regard suffit à vous rappeler l’évidence que votre empressement vous avait fait oublier : on n’entre pas ainsi dans la Citadelle des Rois. Pas en pleine nuit. Pas sans annonce. Pas sans raison valable, ou du moins pas sans une raison que la garde juge meilleure qu’une obsession née dans les archives de Stendel entre deux verres de trop.

À cet instant, vous vous demandez sérieusement où vous aviez la tête. Namnis n’est pas une ville où l’on improvise ce genre de choses à une heure pareille. Et la citadelle moins encore. Ici, une tentative d’intrusion mal inspirée aurait tôt fait de vous faire finir au bout d’une corde avant même d’avoir eu le loisir d’expliquer ce que vous étiez venu chercher.

 

Vous redescendez donc, un peu moins vite que vous n’étiez monté.

 

La fatigue, le froid et le ridicule de la situation commencent enfin à se rappeler à vous. Il vous faut un toit, un repas, un peu de chaleur, et quelques heures de repos avant de reprendre vos recherches avec un semblant de dignité. C’est ainsi que vos pas vous ramènent vers le port, jusqu’à la plus vieille taverne de Namnis.

 

 

 

 

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Là, au milieu des poutres assombries par les années, de l’odeur persistante de sel, de bière et de bois humide, vous louez une chambre, commandez de quoi manger, et vous accordez enfin ce que le voyage vous refusait depuis des jours : un instant de repos.

Car après tout, si FeuTarse est encore en vie, il aura bien le mauvais goût de l’être encore au lever du jour.

À peine assis, vous comprenez que le repos que vous étiez venu chercher ne sera pas tout à fait celui que vous espériez.

À la table voisine, plusieurs marins se sont réunis autour d’un plateau couvert de cartes épaisses, de jetons usés et de petits emblèmes de bois peints à la main. Ils abattent leurs cartes avec une énergie toute particulière, ponctuant chaque coup de grandes exclamations, de protestations scandalisées, de rires tonitruants et d’accusations de triche lancées avec une mauvaise foi admirable. À les entendre, chaque manche semble décider du destin du monde, alors qu’il ne s’agit visiblement que d’un moyen comme un autre de perdre son salaire en une soirée. Le vacarme est infernal.

Vous vous apprêtez à détourner les yeux lorsqu’un détail, au-dessus d’eux, retient votre attention.

Fixée à une poutre noircie par les ans, une vieille planche de bois surplombe la salle. L’inscription qu’elle porte est un peu effacée, mais encore parfaitement lisible :

 

Per mare perveniemus.

 

Vous restez un instant à contempler ces mots sans trop savoir pourquoi. Il y a dans leur austérité quelque chose de plus solennel que le reste de la salle, comme si cette simple devise avait survécu ici à des générations de rires, d’ivresses, de bagarres et de départs en mer.

 

— Vous vous demandez ce que ça veut dire, hein ?

La voix vient de votre droite.

 

Un homme s’est installé non loin sans que vous l’ayez vu arriver. C’est un vieux marin, de ceux dont l’âge exact semble avoir été emporté depuis longtemps par le vent du large. Ses cheveux blancs débordent en mèches épaisses sous un tricorne namnète fatigué par les années. Son ventre, généreusement nourri de bière, tend si franchement sa chemise qu’on pourrait croire qu’elle mène là une bataille qu’elle a déjà perdue. Son visage, lui, porte les marques familières du sel, du soleil, et d’une vie passée à parler plus fort que la mer. Sans attendre vraiment votre réponse, il lève les yeux vers la planche à son tour.

— C’est la devise de la ville.

Il marque une pause.

— On raconte que ce sont les premiers mots qu’auraient prononcés les fondateurs de Namnis au moment de prendre la mer pour venir bâtir ici. “Par la mer, nous parviendrons.” Per mare perveniemus.

 

Son regard glisse un instant vers les marins qui continuent leur partie dans un vacarme toujours aussi absurde.

 

— Et la ville ne l’a jamais oubliée, dit il en reposant les yeux sur vous, plus tard, bien plus tard, quand la couronne de Stendel a demandé à Namnis de rejoindre la guerre contre le Nivem, on dit que c’est exactement ce que la ville a répondu. Pas un grand discours. Pas un parchemin de vingt pages. Juste ça.

Il lève légèrement son index en direction de la planche.

— Per mare perveniemus.

Il esquisse alors un sourire où passent à la fois la fierté, la lassitude et cette pointe d’ironie propre aux vieux marins.

— Depuis, c’est resté. Plus qu’une devise, même. Une habitude de penser. Ici, quand tout va mal, on se répète ça. Quand il faut partir, on se le répète aussi. Et quand il faut revenir… eh bien, on se le dit encore davantage.

Il se renverse légèrement sur sa chaise, qui proteste sous son poids.

— Vous n’êtes pas d’ici, ça se voit. Mais si vous cherchez à comprendre Namnis, commencez par là. La ville a été bâtie avec cette idée dans le crâne et le sel dans les veines.

 

 

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Vous laissez passer quelques instants, le temps que le vieux marin vide une gorgée de sa chope pendant que, tout autour, la taverne continue de bruisser comme si elle n’avait jamais appris à parler à voix basse.

Puis votre regard se perd un moment sur la salle.

Les poutres épaisses.
Les tables massives.
Les chandelles.
Le bois sombre.
Les cordages suspendus.
Les manteaux lourds encore couverts de sel.
Tout ici respire une forme d’ancienneté obstinée.

Alors vous finissez par poser la question qui vous travaille depuis votre arrivée.

— La ville a peu changé, non ?

Le vieux lève un sourcil.

Vous poursuivez :

— Enfin… ailleurs, on voit bien que le monde avance. Certaines cités se transforment, s’équipent, se modernisent, s’encombrent de mécanismes nouveaux, de bruits de forge, de fumée, de choses toujours plus rapides, plus pratiques. Ici… ici, tout semble être resté un peu plus… ancien.

Le marin vous observe un instant, puis laisse échapper un petit rire rauque.

— Ah. Celle-là, on nous la fait souvent.

Il se tourne à demi sur sa chaise et balaie la salle d’un geste paresseux de la main.

— Faut pas s’y tromper, hein. On n’est pas des rustres pour autant. On sait très bien dans quel siècle on vit.

Il désigne alors le comptoir du menton.

— Regardez derrière le barman. Juste au-dessus de sa tête.

Vous suivez son geste. Accroché au mur, au milieu des bouteilles, des registres et des trophées de mauvais goût que les tavernes accumulent avec le temps, un mousquet est suspendu bien en évidence.

— Et regardez un peu mieux les clients, ajoute-t-il.

Vous vous exécutez. Effectivement, plusieurs marins portent à la ceinture ou dans le dos ce qui ressemble moins à un simple attirail de voyage qu’à un armement tout à fait actuel : ici un pistolet à silex, là une arme plus fine, entretenue avec soin, ailleurs encore quelque mécanisme plus récent qu’on n’aurait pas forcément attendu dans un décor pareil.

Le vieux hausse les épaules.

— On est à la page. Juste… pas à genoux devant la nouveauté.

Il repose sa chope.

— Ici, on préfère garder ce qui peut l’être. Les vieilles méthodes ont fait leurs preuves. Les murs tiennent encore debout, les navires flottent, les tavernes servent toujours à boire, les canons tirent encore, et les hommes savent toujours faire leur travail. Alors forcément, on ne jette pas tout au premier prétexte qu’un ingénieur du centre a décidé qu’il fallait mettre des rouages partout pour se sentir vivant.

Son sourire se fait un peu plus large.

— Et puis, faut dire ce qui est : on est loin. Très loin même. Tout à l’est. Alors le temps que les modes, les idées et les grandes révolutions techniques traversent les mers, les ports, les frontières, les conseils, les querelles et les tempêtes pour arriver jusqu’ici… eh bien, on a souvent déjà appris à vivre sans.

Il tapote la table du bout des doigts.

— Namnis n’est pas en retard. Namnis choisit.

Il laisse cette phrase flotter un instant avant d’ajouter, d’un ton un peu plus calme :

— Quand une chose nouvelle est utile, elle finit par trouver sa place. Mais on ne remplace pas ce qui fonctionne simplement pour le plaisir de dire qu’on a changé. Ici, on préfère améliorer sans se renier. Ça va moins vite, sans doute. Mais ça évite aussi de finir entouré de machines qu’on admire beaucoup et qu’on ne sait plus réparer quand elles vous lâchent au pire moment.

Il reprend sa chope, boit, puis conclut avec ce mélange de bon sens et d’orgueil tranquille qu’on retrouve souvent chez ceux qui ont vu les modes passer sans jamais leur courir après :

— On garde ce qui mérite de durer. Le reste, on le laisse aux villes qui aiment davantage impressionner que tenir dans le temps. Il reprend sa chope, en boit une longue gorgée, puis la repose avec un calme tranquille.

— Et puis, pour être tout à fait honnête, Namnis n’a plus grand-chose à prouver à qui que ce soit.

Son regard glisse vers la fenêtre, au-delà de laquelle la nuit recouvre encore les hauteurs de la ville.

— Le Saint opéra Florimondla. L’Arc de Triomphe. La Citadelle des Rois. Les victoires. Les reconstructions. Les guerres traversées sans jamais plier tout à fait. Les tempêtes, les départs, les sièges, les crises, les retours… À un moment, une ville cesse de chercher à impressionner. Elle se contente d’être ce qu’elle est.

Il esquisse un sourire en coin.

— Et Namnis, elle, sait très bien ce qu’elle est.

Il tapote la table du bout des doigts, lentement.

— C’est aussi pour ça qu’on préfère rester à bonne distance de tout le chahut du centre de Stendel. Là-bas, ça parle fort, ça s’agite, ça réforme, ça conteste, ça se passionne pour la nouveauté du mois comme si le monde entier allait s’écrouler sans elle. Ici… on observe. On écoute. On juge. Et, la plupart du temps, on continue notre route sans demander l’avis de personne.

Son sourire se fait plus fin.

— Ne vous méprenez pas, cela dit. Ce n’est pas parce qu’une ville dort qu’elle est faible.

Il se penche légèrement vers vous.

— Méfiez-vous toujours du kraken qui dort.

Le silence retombe un court instant après ses dernières paroles, comme si la salle elle-même leur laissait le temps de flotter un peu.

Puis le vieil homme se redresse légèrement sur sa chaise.

Et lâche un pet d’une puissance tout à fait déraisonnable.

Toute la taverne éclate de rire.

Les marins à la table voisine manquent d’en renverser leurs cartes, le barman secoue la tête sans même chercher à cacher son sourire, et quelque part dans la salle un homme frappe du poing sur la table en criant quelque chose d’incompréhensible tant il rit déjà trop fort pour articuler.

Le vieux, lui, reste parfaitement digne:

— C’est le Kraken,marmonne t'il alors que la salle explose de plus belle..

 

C’est… désobligeant.

 

Et pourtant, d’une manière étrange, cela achève de faire tomber le peu de distance qu’il restait entre vous et cette taverne. La conversation reprend presque naturellement, comme si cette interruption grotesque était la chose la plus normale du monde.

On parle alors de tout et de rien.

Des marées de la saison.
Du chantier interminable du guet.
De la garde volontaire.
Des nouveaux empereurs.
Du royaume de l'ouest.
Du froid.
Du prix du bois.
Des dernières réparations du port.
Des mouettes, des tempêtes, des impôts, des ivrognes, des canons et des poissons.

Le temps passe sans que vous ne le voyiez vraiment filer.

Une heure, peut-être davantage.

Peu à peu, la salle se vide. Les éclats de voix baissent d’un ton, les parties de cartes s’achèvent, les marins s’égaillent par petits groupes, et les chandelles semblent brûler plus lentement.

Le vieux marin, lui, n’a pas bougé. Toujours affalé sur sa chaise, le tricorne légèrement de travers, la bedaine fièrement tendue contre sa chemise, il vous observe désormais avec cette attention tranquille. Finalement, il se penche légèrement vers vous.

— Bon.

Il marque une pause.

— Maintenant que vous avez écouté mes histoires, jugé nos méthodes, admiré la ville et supporté ma compagnie plus longtemps que beaucoup n’en seraient capables…

Son regard se plisse un peu.

— Qu’est-ce que vous, gars de la ville, faites ici, au juste ?

 

La question vous prend de court.

 

Pas parce qu’elle est difficile à comprendre. Au contraire. Elle est simple, presque brutale dans sa simplicité. Et c’est bien cela qui vous déstabilise.

Qu’est-ce que vous faites ici, au juste ?

C’est vrai, au fond.

Vous êtes venu pour quoi ?

Voir FeuTarse ?

Mais quel sens cela aurait-il, alors qu’au regard du calendrier érachien, l’homme devrait être mort depuis près de trois cents ans ? Et même à supposer qu’il ait survécu au temps, aux guerres, aux couronnes, aux départs et à tout ce que les histoires racontent encore de lui… qu’espériez-vous exactement ? Le trouver assis dans quelque salle de la Citadelle, un verre à la main, comme si rien n’avait changé ?

Non.

Alors quoi ?

Connaître son sort, peut-être.

Savoir comment une telle vie s’achève. Ou si elle s’est réellement achevée un jour. Comprendre ce qu’il était devenu après les récits, après les batailles, après les grandes déclarations, après les constructions, après les titres. Ce qu’il restait d’un homme une fois retombé le bruit de son propre nom.

Ou peut-être étiez-vous venu pour autre chose encore.

Pour savoir si les histoires disaient vrai.
Pour comprendre ce que devient une légende lorsqu’elle vieillit.
Pour apprendre si un homme qui a tant bâti finit toujours par disparaître comme les autres, ou s’il laisse derrière lui quelque chose de plus tenace que sa seule mémoire.

Vous baissez un instant les yeux vers votre chope, comme si le fond du bois allait vous souffler la réponse.

Peut-être n’étiez-vous pas venu chercher FeuTarse lui-même.Peut-être étiez-vous venu chercher ce qu’il restait de lui.

Alors, après un silence, vous relevez enfin la tête.
— Je crois… que je cherche FeuTarse.
 

À ce nom, quelque chose change dans le regard du vieux marin.

Ce n’est presque rien. Une lueur, un infime redressement, comme si un ressort ancien venait de se tendre sous la fatigue, la bière et les années. Son œil s’éclaire d’une façon étrange, trop vive pour n’être qu’un simple souvenir. Pendant une seconde, vous vous demandez même s’il n’a pas reconnu ce nom autrement que par la rumeur. Comme si, derrière les histoires, il y avait chez lui quelque chose de plus personnel.

Mais l’instant passe.

Le vieux ne s’ébranle pas. Il termine sa chope d’un trait, essuie sa moustache du revers de la main, puis lève deux doigts en direction du comptoir. Le tavernier hoche la tête sans même demander davantage.

— FeuTarse, hein…

Il laisse le nom flotter un instant entre vous, comme on jauge le poids d’une vieille lame avant de dire si elle peut encore servir.

— On dit bien des choses sur lui.

Une nouvelle chope vient finalement s’écraser sur la table dans un bruit sourd. Le vieux la saisit avec l’évidence d’un homme qui n’a plus besoin de remercier pour ce genre de service.

— En bien. En mal. Souvent les deux dans la même phrase, d’ailleurs.

Son regard glisse vers les poutres de la taverne, puis revient à vous.

— Oui, il faisait partie des dix-huit fondateurs. Oui, il a porté la couronne. Oui, il pouvait être tyrannique. Oui, il savait se faire détester quand il le fallait, et parfois même quand cela n’était pas nécessaire.

Le vieux esquisse un sourire en coin avant de boire une longue gorgée.

— Mais faut pas non plus raconter n’importe quoi. Namnis n’a jamais autant rayonné, ni militairement, ni architecturalement, que sous son règne.

Il repose sa chope et tapote la table du bout des doigts.

— Cette ville lui doit plus qu’elle ne l’admet à voix haute, et moins qu’il ne l’aurait lui-même prétendu. C’est un équilibre assez namnète, au fond.

Il se penche légèrement vers vous.

— Comprenez bien une chose : Namnis est indissociable de lui. Qu’on le veuille ou non. On peut contester sa manière, son ton, ses décisions, ses colères, son orgueil, sa façon de toujours vouloir dominer une pièce avant même d’y entrer… mais on ne peut pas l’arracher à l’histoire de la ville. Il est dedans. Dans ses murs. Dans ses quais. Dans ses plans. Dans ses victoires. Dans sa mémoire. Il est dans son sang.

La taverne bruisse autour de vous, mais sa voix, désormais, traverse le vacarme sans peine.

— Ce que les étrangers comprennent mal, c’est qu’ici, beaucoup savent très bien ce qu’il était vraiment.

Il fait tourner la bière dans sa chope, observe un instant la mousse redescendre, puis reprend :

— Ils voient le tyran. Le roi dur. Le grand gueulard. Le type capable de se faire passer pour le méchant de l’histoire entière juste pour que tout le monde ait quelqu’un contre qui râler. Et ils s’arrêtent là.

Il secoue la tête.

— Mais les Namnètes, eux, savent autre chose. Ils savent qu’il a souvent endossé ce rôle-là par nécessité. Pas par bonté, faut pas exagérer. Pas par goût du sacrifice noble non plus. Mais parce qu’une ville, parfois, a besoin d’un visage sur lequel accrocher sa colère. D’un homme assez large d’épaules pour porter le mauvais rôle afin que les autres puissent continuer d’avancer dans la même direction.

Il vide encore une partie de sa chope, puis lève un doigt, comme pour prévenir qu’il n’a pas terminé.

— C’était ça, le point central avec lui.

Cette fois, sa voix change un peu. Moins amusée. Moins large. Plus ferme.

— Parce qu’à la fin, quand il fallait marcher au combat, qui est-ce qu’on voyait en première ligne ? Qui est-ce qui levait le drapeau à croix noire sur fond rouge quand tout semblait perdu ? Qui est-ce qui restait debout quand les autres hésitaient encore à savoir s’il fallait fuir ou tenir ?

Il marque une pause, avale une nouvelle gorgée, puis reprend plus bas :

— Et surtout : qui aurait donné sa vie pour un seul Namnète ?

Le vieux n’attend pas de réponse.

— Lui.

Il repose sa chope plus lentement cette fois.

— Pour un autre, peut-être pas. Et encore. Mais pour un Namnète, oui. Sans hésiter.

Son regard se perd un instant vers la fenêtre noire.

— Parce qu’ici, voyez-vous… on ne naît pas Namnète.

Il passe son pouce sur le bord humide de sa chope.

— On le devient.

Puis il relève la tête.

— Et quand on l’est… c’est le royaume entier qui se lève pour vous.

Le vieux se ressert, boit une gorgée, puis vous fixe droit dans les yeux.

Le vieux se ressert, boit une gorgée, puis vous fixe droit dans les yeux.

— Vous doutez encore ?

Il marque une pause.

— Alors dites-moi. Combien y a-t-il de monuments aux morts dans vos villes ? Et sur combien d’entre eux a-t-on inscrit un nom ?

Son doigt désigne vaguement l’extérieur, quelque part au-delà des murs de la taverne.

— À Namnis, sous l’Arc de Triomphe, il y en a un. Pour l’un des nôtres.

Il repose sa chope.

— Pas pour la gloire. Pas pour faire beau. Juste parce qu’ici, on n’oublie pas les siens.

Puis il se penche légèrement vers vous.

— Namnète un jour, namnète toujours.

 

Ses mots tombent en vous avec plus de force que vous ne l’auriez cru. Namnète un jour, namnète toujours.

Vous restez silencieux, la main posée sur votre chope sans même y toucher. Et malgré vous, une question s’impose.

Avez-vous seulement déjà connu cela ?

Une telle reconnaissance. Une telle fidélité. Une telle certitude d’appartenir à quelque chose qui vous dépasse sans jamais vous écraser. Avez-vous déjà eu, vous aussi, de véritables frères d’armes ? Non pas de simples compagnons de route, ni des alliés de circonstance, ni ces visages que l’on croise, salue, puis oublie au détour d’une guerre ou d’un chantier. Non. Des hommes et des femmes dont vous sauriez, sans l’ombre d’un doute, qu’ils viendraient à vous si le malheur vous frappait.

Et vous-même, pourriez-vous en dire autant de votre propre nation ?

Si demain votre vie ne tenait plus qu’à un fil, seriez-vous certain qu’elle se lèverait pour vous ?

La réponse vous échappe. Ou peut-être la connaissez-vous déjà, et c’est précisément cela qui vous dérange.

Alors une autre pensée s’insinue.

Est-ce donc cela que redoute Stendel ?

Non pas seulement Namnis la lointaine. Non pas seulement ses murailles, ses vaisseaux ou son orgueil. Mais cette chose plus profonde, plus difficile à combattre : un peuple capable de se dresser d’un seul bloc pour l’un des siens. Le géant de l’Ouest endormi.

Cette puissance navale, cette force ancienne, contenue, silencieuse, qui pourrait, si elle le décidait vraiment, se lever comme un seul être et tout emporter sur son passage pour sauver un seul des siens. Et soudain, pour la première fois depuis votre arrivée, vous comprenez peut-être un peu mieux pourquoi certains noms refusent de mourir.
 

Le vieux finit par vider le fond de sa chope, la repose lourdement sur la table, puis se redresse avec ce grognement fatigué que seuls les hommes ayant passé leur vie entre le pont d’un navire et le banc d’une taverne semblent maîtriser à ce point.

— C’est pas tout ça, lance-t-il en rajustant son tricorne, mais moi, je vais aller me coucher.

Il jette un coup d’œil vague vers l’extérieur, comme s’il pouvait déjà deviner l’état de la mer à travers les murs.

— Demain, c’est marée haute.

Il fouille dans sa poche, en tire quelques pièces qu’il pose sur la table sans même les compter, puis vous adresse un dernier regard.

— Et ne vous fatiguez pas, je paie l’addition.

Il esquisse un sourire en coin.

— Considérez ça comme un exemple de l’hospitalité namnète!

Puis il se lève enfin, lentement, attrape son manteau, et s’éloigne sans cérémonie particulière, comme si la conversation que vous venez d’avoir n’avait été pour lui qu’une soirée ordinaire de plus dans cette vieille taverne du port.

Vous, en revanche, demeurez là.

Les doigts posés devant vous, immobiles, comme si leur simple entrelacement pouvait aider à remettre un peu d’ordre dans tout ce qui vient d’être dit. La salle s’est vidée presque sans que vous ne vous en rendiez compte. Les rires se sont éteints. Les cartes ont disparu. Les chopes aussi. Il ne reste plus que quelques chaises mal repoussées, l’odeur persistante de bière, de sel et de bois, et le bruit lointain du vent qui frappe encore les vitres. Vous restez là à contempler vos mains, à ressasser, à vous questionner, à tenter de comprendre ce que vous êtes réellement venu chercher.

Un homme ?
Un souvenir ?
Une vérité ?
Ou quelque chose de plus vaste encore ?

Le temps passe sans que vous y prêtiez garde, jusqu’au moment où une évidence finit par s’imposer : la taverne est désormais presque vide, et vous en êtes le dernier occupant.

Il va falloir vous coucher.

 

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La nuit ne vous offre aucun repos.

Vous dormez mal, d’un sommeil agité, lourd de voix, de sel, de bois qui craque et de phrases qui reviennent sans cesse cogner contre votre esprit sans jamais vous laisser en paix. Les mots du vieux marin tournent encore dans votre tête, la devise de Namnis, le monument sous l’Arc, le kraken, le regard qu’il a eu lorsque vous avez prononcé ce nom.

Et puis soudain, vous vous réveillez en sursaut.

Assis dans votre lit, le souffle court, le cœur battant si fort qu’il vous semble frapper jusque dans vos tempes, vous restez figé une seconde dans l’obscurité.

Puis l’évidence vous tombe dessus.

Nom de Dieu.

L’autre vieux loup de mer.

Le vieux de la taverne.

C’est lui.

Bien sûr que c’est lui.

Tout y était. Son sursaut au nom de FeuTarse. Cette lueur dans l’œil. Cette manière de parler de lui non comme d’une histoire apprise, mais comme d’une vie connue de l’intérieur. Le manteau rouge. Le tricorne namnète. Cette façon trop précise de défendre ses fautes, ses crimes, ses raisons. Ce ton de type qui ne raconte pas une légende, mais qui ajuste lui-même le récit pour qu’on ne le comprenne jamais tout à fait de travers.

C’est lui.

Il a simplement vieilli.

Vieilli, pris du ventre, noyé sa silhouette sous les années, la bière et le sel, jusqu’à devenir ce vieux marin bedonnant que personne ne regarderait deux fois en pensant y voir autre chose qu’un habitué de plus.

Mais son regard.

Mais cette lueur.

Mais cette façon qu’il avait de porter son propre nom comme on tient une lame encore trop familière pour la laisser à quelqu’un d’autre.

Vous passez une main sur votre visage, presque furieux de ne pas l’avoir compris plus tôt.

Quel imbécile.

Il vous l’a pratiquement mis sous le nez, et vous êtes resté là à hocher la tête comme un novice devant un vieux conteur.

Cette fois, vous n’hésitez pas.

Vous vous levez d’un bond, enfilez à la hâte ce que vous trouvez, manquez de renverser une chaise en attrapant votre manteau, puis quittez la chambre presque sans prendre le temps de refermer correctement la porte derrière vous.

Vous voilà déjà dans la rue.

La nuit est toujours là, froide, humide, battue par l’air du large. Namnis dort à moitié, comme toutes les villes portuaires : jamais tout à fait éveillée, jamais tout à fait paisible. Vous partez alors à sa recherche avec la certitude fébrile de celui qui croit enfin avoir percé le jeu d’un homme qui s’amusait depuis le début à le laisser tourner autour de la vérité.
 

Vous traversez les rues de Namnis d’un pas vif, presque rageur, le souffle court, les yeux encore lourds de fatigue et d’excitation. Vous scrutez les quais, les angles des ruelles, les porches, les escaliers qui montent vers les hauteurs, les silhouettes tardives qui rentrent chez elles ou n’en sont jamais vraiment parties. À chaque manteau sombre, à chaque tricorne aperçu dans la pénombre, votre cœur se serre un instant avant de retomber aussitôt.

Mais plus la nuit avance, plus autre chose commence à s’insinuer en vous.

Un doute.

Ou pire encore : le sentiment de vous être peut-être un peu trop emballé.

Après tout, l’alcool n’a sans doute pas aidé. Ni la fatigue. Ni cette manie qu’a votre esprit, depuis votre départ de Stendel, de vouloir faire coïncider les récits, les noms, les regards et les coïncidences jusqu’à leur donner un sens qu’ils n’ont peut-être pas. Peu à peu, l’évidence qui vous paraissait si éclatante dans l’obscurité de votre chambre commence à perdre de sa superbe.

Et une question, toute simple, finit par vous rattraper.

Pourquoi diable FeuTarse viendrait-il se déguiser en vieux marin bedonnant, à moitié ivrogne, dans une taverne du port, juste pour se jouer d’un voyageur de passage ?

L’idée, maintenant que vous y pensez à tête un peu moins brûlante, paraît presque absurde.

Non pas impossible, certes. L’homme, si l’on en croit ce qu’on raconte de lui, n’aurait peut-être pas été incapable d’un pareil goût pour la mise en scène. Mais enfin… pourquoi ? Pourquoi perdre une soirée entière à parler en énigmes, à lâcher des vérités au compte-gouttes, à payer des tournées et à faire le vieux loup de mer goguenard devant un parfait inconnu ?

Non. Plus vous y réfléchissez, plus cela vous semble tiré par les cheveux.

Peut-être avez-vous simplement croisé un vieux Namnète comme il en existe tant ici : fier, grande gueule, trop bavard une fois bien lancé, et suffisamment attaché à son histoire pour la raconter comme si elle lui appartenait de droit.

Peut-être n’était-ce rien de plus.

Et peut-être que vous êtes, à cette heure avancée de la nuit, en train de courir après un homme qui n’a jamais existé ailleurs que dans votre propre emballement.

Vous ralentissez alors, jusqu’à finalement vous arrêter au détour d’une rue balayée par le vent.

Le froid vous mord à nouveau. La ville est presque silencieuse à présent. Et dans ce silence revenu, votre certitude s’effrite un peu plus encore. Alors, grelottant, un peu honteux de votre propre élan, vous rebroussez chemin, regagnez la taverne, remontez l’escalier en essayant de ne pas réveiller tout l’étage, puis vous vous laissez retomber sur votre lit avec cette pensée désagréable qui accompagne souvent les grandes illuminations de la nuit : elles semblent toujours un peu moins brillantes au matin. Finalement, il ne vous reste plus qu’à vous rendormir. Ou du moins à essayer.

 

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La lumière du matin perce à travers les rideaux avec cette cruauté toute particulière que seuls connaissent ceux qui ont trop peu dormi, trop pensé, trop bu, ou eu la mauvaise idée de courir dans une ville entière en pleine nuit pour poursuivre une intuition douteuse. Votre crâne tambourine encore des excès de la veille, votre gorge est sèche, et chacun de vos membres semble vous reprocher en silence les décisions prises quelques heures plus tôt avec tant d’enthousiasme.

Vous restez un moment allongé, immobile, les yeux ouverts vers le plafond, en espérant sans grande conviction que le simple fait d’attendre suffira à remettre un peu d’ordre dans votre tête.

Évidemment, cela ne fonctionne pas.

 

À la lumière du jour, toute cette histoire vous paraît un peu moins éclatante, un peu moins certaine aussi. Et pourtant… elle n’a pas disparu.

Alors vous finissez par vous dire que rien ne presse vraiment. Après tout, si FeuTarse a survécu à tant d’années, il survivra bien encore quelques heures de plus. Et s’il n’est plus de ce monde, courir d’une porte à l’autre n’y changera rien. Autant donc accorder à Namnis ce que vous n’avez cessé de lui refuser depuis votre arrivée : du temps.

Vous quittez la taverne d’un pas plus calme, presque humble, et vous laissez la ville s’ouvrir à vous comme le ferait n’importe quelle cité pour un voyageur enfin décidé à la regarder autrement que comme un simple décor de légende. Vous écumez ses rues, ses places, ses quais, ses ruelles encaissées entre pierre et vent. Vous passez par ses lieux les plus connus comme par ceux que l’on ne remarque qu’en prenant le temps de s’y perdre. Vous longez les murailles, observez les allées et venues des gardes, discutez avec quelques capitaines de vaisseaux, avec des marchands, avec ces hommes du port qui ont toujours quelque chose à vendre, à raconter ou à exagérer.
 

Puis vous vous aventurez au-delà même de la ville, à travers les champs, jusqu’aux abords du Guet des Maux Passants, dont la construction, ou plutôt la lente continuation obstinée, semble devoir défier à elle seule les années, les humeurs et les aléas du monde. Là, une grève a lieu. Des voix s’élèvent, des bras s’agitent, des outils sont posés plus loin qu’ils ne devraient, et chacun paraît avoir une excellente raison d’être mécontent. La scène vous arrache presque un sourire : même à Namnis, les grandes œuvres ne se bâtissent donc pas sans drame.

Et comme si cela ne suffisait pas à nourrir votre curiosité, vous poussez même jusqu’à aller contempler (le mot est peut-être un peu fort, mais faute de mieux il faudra s’en contenter ): La forteresse du ténébreux.

Massive, sombre, presque absurde dans sa manière de se dresser au bord de la baie comme une menace architecturale volontaire, elle ressemble moins à une demeure qu’à un avertissement. Une sorte de repaire gothique qu’un seigneur fou, un vampire ou quelque autre créature mal intentionnée aurait pu choisir pour y attendre la fin du monde. Peu de gens semblent s’en approcher de trop près, et à la voir ainsi boucher presque la baie de sa seule présence, vous vous surprenez à penser qu’au fond, si FeuTarse avait réellement été le monstre, le tyran noir ou le grand méchant que certains décrivent parfois, alors nul doute qu’un endroit pareil lui aurait parfaitement convenu.

L’idée vous amuse davantage qu’elle ne vous inquiète.

Car à mesure que la matinée avance, quelque chose change dans votre regard. Namnis cesse peu à peu d’être seulement le théâtre d’un récit ancien ou le refuge possible d’un fantôme du passé. Elle redevient une ville. Une vraie. Vivante, agitée, orgueilleuse, splendide par endroits, excessive à d’autres, capable de grandeur comme d’un goût certain pour l’intimidation inutile. Une ville qui travaille, qui discute, qui râle, qui construit encore, qui regarde la mer comme si elle lui appartenait un peu.

Et plus vous la parcourez, plus une idée simple s’impose.

On ne comprend pas FeuTarse en cherchant seulement un homme.

On commence par comprendre Namnis.

 

 

 

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Finalement, vos pas vous ramènent vers la Citadelle des Rois.

 

Depuis les abords de la Forteresse du Ténébreux, il vous faut d’abord longer de nouveau les champs, repasser près du Guet des Maux Passants et de son chantier éternellement contrarié, contourner les éclats de voix de la grève, puis reprendre la route vers la ville. Peu à peu, Namnis se referme autour de vous. Les terres ouvertes cèdent la place aux premières murailles, les chemins aux pavés, le vent large de la baie aux rues plus encaissées, aux odeurs mêlées de pierre, de sel et de vie urbaine.

Vous retraversez alors la cité, cette fois avec un regard bien différent de celui que vous portiez la veille. Vous connaissez à présent ses quais, ses places, ses hauteurs, ses excès, ses silences et jusqu’à ses fanfaronnades architecturales. Vous n’êtes plus tout à fait un étranger, ou du moins plus seulement cela.

Puis vous retrouvez les longues marches menant à la Citadelle.

Elles vous paraissent moins hostiles qu’auparavant, peut-être parce que le jour les rend moins sévères, peut-être aussi parce que vous les gravissez cette fois avec moins de précipitation et un peu plus de raison.

Arrivé devant les portes, vous prenez soin de présenter un motif plus convenable que votre empressement de la veille. Vous demandez l’accès aux archives. La requête, à cette heure, paraît suffisamment sérieuse pour qu’on daigne ne pas vous rire au nez. Après quelques regards pesés, quelques questions, et ce qu’il faut de patience pour donner l’impression de savoir exactement ce que vous faites, on vous laisse finalement entrer.

Vous franchissez alors le seuil.

Le grand hall de la Citadelle s’ouvre devant vous avec cette ampleur propre aux lieux qui ont été bâtis moins pour accueillir que pour imposer. La pierre y est partout souveraine. L’espace résonne sans jamais se perdre. Les voix s’y font plus basses presque malgré elles, comme si les murs eux-mêmes exigeaient une certaine tenue. Vous traversez la salle d’un pas mesuré, sous le regard des gardes, des serviteurs, des allées et venues discrètes qui peuplent les lieux de leur routine silencieuse.

Puis, de passage en passage, après avoir évité les mauvais couloirs et fait mine de savoir précisément où vous allez, vous finissez par atteindre l’antichambre.

Là, plusieurs personnes attendent déjà audience.

Des silhouettes patientent sur les bancs, certaines droites et dignes, d’autres nerveuses, d’autres encore visiblement résignées à devoir offrir plusieurs heures de leur vie au simple privilège d’être reçues. On murmure, on soupire, on ajuste un manteau, on relit un papier, on fixe la porte close derrière laquelle se jouent les affaires de la couronne.

Et c’est précisément à cet instant, alors que vous êtes sans doute plus près de votre but que vous ne l’avez jamais été depuis votre départ de Stendel, que le doute vous saisit.

Un doute plus profond que celui de la nuit.

Est-ce que cela vaut vraiment la peine ?

Vous restez là à regarder cette porte comme si elle contenait à elle seule la réponse que vous êtes venu chercher. FeuTarse est-il vivant ? Est-il mort ? Si son nom devait encore franchir ce seuil, serait-ce comme celui d’un homme bien réel, ou déjà comme celui d’une ombre que l’on laisse flotter dans les couloirs pour ne pas avoir à l’enterrer tout à fait ?

Mais au fond… qu’est-ce que cela changerait vraiment ?

Après toutes ces pérégrinations, après la traversée, la taverne, les rues de Namnis, les quais, les capitaines, les murailles, les champs, les chantiers, la forteresse du Ténébreux et jusqu’à cette montée vers la Citadelle, vous avez déjà compris l’essentiel. Vous le savez maintenant sans qu’il soit encore nécessaire de mettre un visage devant cette certitude : Namnis est à l’image de FeuTarse, et FeuTarse, qu’il soit encore de ce monde ou non, demeure à l’image de Namnis. L’un s’est imprimé dans l’autre au point qu’il devient presque vain de vouloir les séparer. Chercher l’homme, c’était croire qu’il existait encore quelque part en dehors de la ville. Mais désormais vous le voyez bien : il est dans ses pierres, dans ses quais, dans ses excès, dans ses fidélités, dans ses orgueils, dans sa manière de tenir bon, dans sa mémoire comme dans ses défauts.

Alors à quoi bon aller plus loin ?

Pour quoi faire ?

Pour clore une question restée en suspens, peut-être. Pour arracher enfin une réponse nette à des années de rumeurs, de récits et de demi-vérités. Pour savoir une bonne fois pour toutes si l’homme a survécu à sa propre légende, ou si celle-ci marche seule depuis longtemps déjà.

Mais cette question mérite-t-elle réellement d’être résolue ?

Toutes les questions ne gagnent pas à recevoir une réponse. Certaines vivent mieux dans l’attente, dans l’hésitation, dans cet espace trouble où l’on peut encore choisir ce qu’on décide d’en croire. Peut-être qu’en franchissant cette dernière étape, vous n’obtiendriez pas une vérité plus grande, mais seulement une vérité plus pauvre. Une réponse sèche là où le doute, lui, contenait encore du mystère, de la grandeur, presque du respect.

Et vous voilà là, devant cette porte, à vous demander si ce que vous êtes venu chercher vaut vraiment le prix de sa découverte.

 

Et soudain, la réponse vous apparaît dans sa simplicité la plus désarmante.

Non.

 

Il vaut mieux ne pas aller plus loin.

Après tout, il n’y a parfois rien de plus décevant que le réel. L’esprit enjolive, prolonge, tord et sublime. Il bâtit des visages plus grands, des fins plus nobles, des silences plus lourds de sens qu’ils ne le sont vraiment. On se fait des récits, on se forge des attentes, on donne à l’absence une profondeur qu’un visage, une voix ou une présence trop concrète suffiraient parfois à dissiper en un instant.

Et bien souvent, lorsque la réalité finit enfin par s’ouvrir devant nous, elle n’a pas la grandeur de ce que nous avions imaginé.

Alors vous reculez.

D’un pas d’abord, puis d’un autre.

Vous étiez venu jusqu’ici pour obtenir une réponse, et voilà qu’au seuil même de celle-ci, vous choisissez de ne pas la prendre. Ce n’est ni de la peur, ni de la lâcheté. Pas tout à fait. C’est autre chose. Une intuition plus calme, plus lucide. La sensation que ce que vous aviez à comprendre, vous l’avez déjà compris ailleurs : dans les rues de Namnis, dans ses pierres, dans ses quais, dans sa mémoire, dans la bouche d’un vieux marin et dans cette ville entière qui semble encore respirer au rythme d’un nom qu’elle n’a jamais vraiment laissé disparaître.

Alors vous faites demi-tour.

Vous laissez derrière vous l’antichambre, les gardes, les bancs, les visages tendus, la porte close et la possibilité même de dissiper le mystère. Vous redescendez les couloirs de la Citadelle avec cette étrange paix que l’on ressent parfois lorsqu’on renonce non par faiblesse, mais parce que l’on comprend enfin que la réponse attendue n’était pas la bonne.

Car au fond, qu’aurait changé la vérité ?

Qu’aurait réellement apporté de savoir si FeuTarse était encore vivant, s’il s’était éteint depuis longtemps, ou s’il n’était plus déjà qu’un nom porté par la mémoire des autres ?

Très peu.

Parce qu’en définitive, ce qui importe le plus n’est peut-être pas ce qu’un homme fait de sa propre fin. Ni la manière exacte dont il vieillit. Ni l’endroit où il s’efface. Ni même ce qu’il devient quand le monde cesse de le regarder.

Ce qui compte, c’est ce qu’il a réalisé.

Ce qu’il a bâti.
Ce qu’il a porté.
Ce qu’il a laissé derrière lui.
Ce qu’il a donné aux autres, parfois malgré lui, parfois maladroitement, parfois durement, mais suffisamment pour que son absence même continue encore de produire quelque chose.

Parce qu’au fond, il n’y a pas toujours besoin d’une dernière bataille gigantesque. Pas besoin d’un final grandiose où FeuTarse surgirait une ultime fois pour sauver Namnis, ou le monde entier, avant que tous ne se mettent à le remercier parce qu’il était fort, noble et infiniment bon.

Non.

Ça, c’est une histoire pour les enfants. Une histoire où le bien triomphe du mal avec toute la propreté rassurante des récits qu’on raconte pour mieux dormir.

Mais le monde réel n’a jamais fonctionné ainsi, et FeuTarse, lui, semblait l’avoir compris depuis longtemps.

Il n’y a ni bien absolu, ni mal absolu. Il n’existe pas de place nette où se tenir sans jamais vaciller. Seulement une ligne, incertaine, étroite, mouvante, sur laquelle chacun avance comme il peut, en essayant de garder l’équilibre sans tomber d’un côté ou de l’autre.

Certains chutent.
D’autres mentent.
D’autres encore blessent en croyant protéger, ou protègent en acceptant d’être haïs.

Peut-être était-il de ceux-là.

Et peut-être est-ce justement pour cela que sa trace demeure.

Parce qu’il n’avait rien d’un saint, rien d’un héros de vitrail, rien d’un modèle parfait qu’on expose pour rassurer les foules. Il était un homme. Avec ses fautes, ses excès, ses colères, ses ombres. Mais un homme qui, malgré tout cela, avait tenu sa ligne assez longtemps pour laisser derrière lui une ville, une mémoire, des pierres, des serments et des noms qui lui survivent encore.

Nul n’est blanc comme neige.

Nul ne vit sans faute, sans orgueil, sans erreur, sans colères, sans manquements ni contradictions. Les hommes les plus marquants sont peut-être même souvent ceux qui portent en eux le plus d’angles, le plus d’ombres, le plus d’aspérités.

Mais si, à la fin, ceux qui ont vécu sous votre nom vous remercient encore…

Si ceux qui vous ont vu agir vous pardonnent ce qui devait l’être…

Si ceux pour qui vous avez bâti, combattu, dirigé ou tenu bon continuent malgré tout de parler de vous non avec haine, mais avec reconnaissance…

Alors n’est-ce pas là l’essentiel ?

Et tandis que vous quittez peu à peu les hauteurs de la Citadelle, une idée finit par s’imposer en vous avec une évidence tranquille :

On ne juge pas un homme à la pureté imaginaire de sa vie.

On le juge à ce qu’il laisse debout après lui.

 

 

 

 

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(Je vous l'avais dit)




 

Modifié par FeuTarse
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