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[GV] Brèves histoires d'Isaac Metayer


Pencroff
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Les brèves histoires d'Isaac Metayer sont une série de courts récits suivant la vie du jeune Isaac, paysan du village de Dordonne engagé dans la Garde Volontaire peu avant le déclenchement de la guerre de 2e coalition. 

Ces récits suivront le parcours du soldat Metayer de son incorporation jusqu'à la fin des guerres de coalition et son retour à son village.

 

Le but de ces récits est de développer et de contextualiser le lore de la garde en mettant en scène la vie d'un soldat, les marches de campagne, les dépôts, les batailles, les permissions, l'administration de l'arme etc.)

 

Ce poste est accompagné du premier de ces courts récits, qui seront publiés à sa suite.

 

21 radévard de l’an de grâce 309,

 

C’est un spectacle saisissant qui, ce matin, avait réveillé les paysans du petit village de Dordonne. Alors que l’aurore enveloppait à peine leur campagne et leurs champs de ses rayons dans cette région du monde où l’on travaille beaucoup et où l’on voyage peu, une clameur inhabituelle avait en effet tiré les habitants du lit.

 

Dans la grande rue qui traverse le bourg, et qui n’était normalement parcourue que par les fermier locaux et les quelques marchands de bétail qui y faisaient escale ; une foule compacte et homogène se pressait d’un même pas, en cadence, et en chantant.

Interloquées, plusieurs familles étaient sorties sur le pas de leur porte pour voir de plus près ce curieux phénomène : dans le petit bourg de quelques 32 âmes, une armée de 25 000 hommes, 2 500 chevaux et 40 canons passait au pas de route.

 

Le mousquet à l’épaule, le sac au dos et les guêtres noires embourbées, leur giberne pleines de cartouches et une miche de pain embrochée à la baïonnette ; la multitude de soldats s’écoulait à perte de vue, émergeant depuis une colline voisine, encombrant la route, et disparaissant dans le bois qui bordait les champs à l’est du bourg.

 

Malgré l’heure matinale et le givre de ce rude mois d’hiver, la troupe allait sans complainte, rieuse même par endroits, vers une guerre lointaine sans doute.

 

Chevauchant le long des colonnes, deux gendarmes apparurent alors sur la route, et vinrent se poster près du clocher du village. Reconnaissant les deux représentants de l’ordre pour appartenir à la brigade voisine, un des propriétaires de ferme s’en approcha alors pour se quérir des raisons de ce soudain défilé.

 

- « Dis-donc gendarme, qu’est-ce que c’est que ce carnaval ? »

 

- « C’est la garde qui part en campagne mon bourgeois ! »

 

- « La garde ? Je les croyais plus à l’est ceux-là. »

 

- « C’est le corps du général Thalkion qui va rejoindre la grande armée qui se forme à cette heure vers Fort herobrine. »

 

- « Parbleu, c’est la guerre ? »

 

- « Pas ici, mais notre lieutenant nous a parlé d’une affaire sur le continent d’Oldmont. Il paraît qu’il y a là-bas quelque oiseau qui veuille en découdre, et notre bon consul a décidé d’aller lui frotter le crin ! »

 

Mais le gendarme, à cet instant, se tut et dégaina son sabre du fourreau. Puis, reposant la lame sur son épaule, il se figea.

Surpris par ce soudain manège, le fermier se retourna alors vers la route.

 

Là, chevauchant au centre du chemin entre deux régiments, une cohorte d’officiers semblait suivre un homme grand et droit, emmitouflé dans un large manteau bleu nuit, un grand bicorne noir orné de lauriers d’or vissé sur la tête.

Apercevant les gendarmes du coin de l’œil, l’homme porta alors la main à son couvre-chef pour rendre leur salut, et acheva de passer.

 

Bien que son uniforme fût, de loin, bien moins richement ornementé que ceux des cavaliers à sa suite ; sa prestance et son aura laissaient entendre sans mal qu’il avait sur eux un ascendant certain.  

Un murmure du gendarme vint confirmer ce sentiment au fermier.

 

- « C’est le général Thalkion. Je l’ai déjà vu quand j’étais en poste à Tolwhig. »

 

- « Vindieu, c’est donc à ça qu’il ressemble. C’est fou de voir pareille armée conduite par un seul homme de chair et d’os. »

 

- « Crois-moi mon bourgeois, il y a sur cette terre des hommes qui en valent plusieurs. Il paraît que dans une bataille, celui-là ferait peur au grand diable lui-même. »

 

Au même moment, plus loin sur la route, un jeune homme d’une vingtaine d’années observait, silencieux et fébrile, le passage des troupes.

Caché à demi derrière un des arbres qui bordait la voie, il sembla hésiter plusieurs fois, avant de se ruer dans sa maison.

 

Il en revint quelques instants plus tard, un sac de toile à l’épaule et un grand manteau en peau de mouton sur le dos.

Il se rangea alors au bord de la route, comme si il attendait une charrette de postes, à la fois pressé et extatique.

 

Un sergent-major, qui marchait en marge à droite de la colonne, héla alors le jeune paysan dont le curieux manège l’avait intrigué.

 

- « Tu attends quelqu’un moustique ? »

 

Le jeune homme, décontenancé, balbutia

 

- « Je… Où est-ce que vous allez ? »

 

Le sergent, qui passait à ce moment devant lui, lui fit signe de le suivre.

Puis, quand le garçon lui eut emboité le pas, il répondit.

 

- « Nous allons à Fort Herobrine, le jeune. Le Premier Consul y forme la grande armée pour partir en campagne. »

 

- « Est-ce loin cette campagne ? »

 

- « Dame, qu’en sais-je ? Cinq-cent lieues ? Mille ? Qu’importe. »

- « Et combien de temps serez-vous partis ? »

 

- « Aucune idée, moustique. Deux mois, deux ans, c’est au Consul qu’il faut demander. »

 

- « Est-ce qu’il va y avoir du danger ? »

 

- « Ah ça, lardon, ça ne manquera pas. De la misère aussi. »

 

Le jeune paysan sembla songeur, mais resta à coté du sergent-major. Ils arrivaient déjà à la sortie du village, et dépassèrent les dernières maisons. Après avoir jeté un regard par-dessus son épaule, le garçon reprit.

 

- « Comment que c’est, la vie militaire ? »

 

- « Ahah bonhomme, tu en as de belles, des questions… Comment te dire ? On a la vie dure, mais tu trouveras nulle-part ailleurs des camarades comme les nôtres. On marche beaucoup et souvent, dans la neige ou le sable ; mais on voit du pays comme peu d’hommes ont pu voir. On assiste à des batailles épiques, des spectacles héroïques où des empires dévorent des royaumes dans la fumée et les flammes, mais aussi dans le sang et la poudre. On vit pleinement, d’une vie glorieuse et pleine d’aventure ; mais on meurt souvent dans le froid et la boue. Enfin voilà gamin, une vie de soldat c’est une vie d’honneur et d’ampoules aux pieds. »

 

- « Et vous en avez fait beaucoup vous, des batailles ? »

 

- « Ah ça, petit bonhomme, j’ai vu les barbares d’Auersdatte et les vampires de Sillevanie, les légionnaires des titanides et les pirates de l’ile Rousse, les Janissaires d’Aboukyr et les orcs des landes vertes. En sept campagnes, j’ai fait au moins vingt batailles. »

 

- « C’est comment, une bataille ? »

 

- « Dis-moi loustique, tu es bien curieux va. Une bataille, c’est… comment dire. Tu vois les champs de ton village ? Imagine toute la vallée pleine de types qui s’écharpent. Des coups de canon, des salves de mousquetade, des charges de quatre-mille cuirassiers qui étrillent en quelques minutes plus d’hommes qu’il n’en peuplent ton bourg. L’herbe se change en boue, les pieds s’enfoncent dans cette mêlasse de terre et de sang battue par les bottes et les sabots. Des rangs d’hommes sont emportés par des boulets de canon, la poudre et les incendies créent un brouillard de fumée qui brûles les yeux et les poumons ; et bientôt on ne voit plus que des ombres, des fantômes, qui se massacrent. Et puis à la fin, quand la fumée se dissipe, on creuse des grandes fosses pour ensevelir les corps et on passe à l’ennemi suivant, et ainsi de suite… Tu as encore envie de venir avec nous ?»

Répondit le sergent-major.

 

Le garçon regarda un instant ses pieds, mais ne s’arrêta pas.

Et le 2e corps d’armée, s’engouffrant dans le sous-bois, quitta le village.

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Isaac Metayer, récit 1 – l’incorporation

 

24 radévard de l’an de grâce 309,

 

Voilà quatre jours déjà que le 2e corps d’armée avait quitté le village de Dordonne.

Le jeune homme, qui s’était joint à la colonne spontanément, s’était depuis lié à un petit groupe de soldats et au sergent-major qui l’avait pris sous son aile dès le départ de son village natal pour ces terres inconnues qu’étaient le sud Stendelien.

 

Enfin, après ce long périple et une marche éreintante à laquelle il n’était pas encore habitué, il apercevait devant-lui les murailles et les premiers abords du but de son voyage : le Fort Herobrine.

Le 2e corps, longeant le territoire Simurgeois, entra alors par la porte Nord de l’immense territoire militaire, et les soldats vinrent finalement faire halte sur une vaste plaine de sable qui servait visiblement à cet usage spécifique.

 

Là, pendant que les hommes de troupe se posaient déjà par ordinaires autour de leurs caporaux et croisaient leurs fusils en rameaux ; le sergent-major s’approcha du jeune homme, et lui fit signe de l’accompagner.

 

- « Tu veux toujours t’engager, le jeune ? »

 

- « Oui sergent. »

 

- « Alors suis-moi ».

 

Et les deux hommes quittèrent la masse de soldats pour se rapprocher d’un second groupe, infiniment plus petit, d’hommes et de femmes en tenue civile.

 

- « Ces oiseaux-là ont eu la même idée que toi. Nous vous rassemblons ici pour que vous passiez ensemble au bureau du recrutement. Attends ici avec eux, on viendra vous chercher. »

 

- « Je ne peux pas rester avec votre peloton ? »

 

- « Pas encore, moustique. Il va falloir te faire soldat avant, et ça va prendre quelques temps. Mais n’aie crainte : quand ce sera fait, je glisserai un mot pour toi à mon capitaine, pour qu’il te prenne dans sa compagnie. On se reverra entre temps !»

Acheva le sergent, qui opérait déjà un demi-tour.

 

Le jeune homme se retrouva alors seul, quoiqu’au milieu de ce groupe d’inconnus, dont la plupart restaient muets et circonspects. Une demi-heure s’écoula, sans qu’aucun d’entre eux ne sache où aller ou à qui s’adresser, aussi restèrent-ils tous à leur place, ce qui se trouvait être la chose à faire.

 

Finalement, trois hommes s’approchèrent d’eux, et leur firent signe de former un rang.

- « Messieurs, mesdames, volontaires ; bienvenue à Fort Herobrine. Je suis l’adjudant Santon, responsable des admissions, et voici le sergent Magyar et le sergent Castier. Si vous voulez bien nous suivre… »

 

Et les trois sous-officiers, sans rien ajouter, firent demi-tour en entrainant le groupe derrière eux. Bientôt, tous arrivèrent devant un long bâtiment de grès, de deux étages, encadré par un fin muret et sur le portail duquel on pouvait lire « Service des incorporations ».

Le groupe entra alors dans la petite cour au centre de laquelle tenait la hampe d’un grand drapeau, et les deux sergents firent former la vingtaine de civils en deux lignes de dix personnes.

 

L’adjudant, une fois les lignes formées, vint se poster devant elles.

 

- « Bien, permettez-moi de vous expliquer comment les choses vont se dérouler à partir de maintenant. Vous formerez, devant la porte située derrière-moi à ma droite, une colonne par un. Vous y entrerez chacun votre tour à l’appel, pour vous y faire enregistrer. Une fois que cela sera fait, vous irez vous présenter au poste médical qui se trouve au bout du couloir pour y être examiné par notre médecin. Ceci fait, vous monterez au premier étage où l’on vous fournira une paire de brodequins, une pantalon, une chemise et un veston. Vous enfilerez alors cet uniforme et déposerez vos effets personnels dans un coffre qui sera scellé et remisé. Une fois habillé, vous reviendrez ici dans la cour, où l’on vous servira à manger.

Vous coucherez au deuxième étage cette nuit, et demain nous débuterons des exercices physiques destinés à mesurer si vous êtes aptes à porter les armes. Ces exercices dureront trois jours. Est-ce clair pour tout le monde ? »

 

- « Oui ! »

Répondirent en cœur les candidats.

 

- « Alors en file, tout le monde, devant la porte ! »

 

Et le groupe, sur cet ordre, vint se ranger en file indienne devant la porte du bureau. L’adjudant y entra suivi du sergent Magyar, et se sergent Castier resta dehors.

Le jeune homme de Dordonne, qui se trouvait en quatrième position dans la file d’attente, n’eut pas à attendre très longtemps avant que son tour ne vienne. Quand il se trouva devant la porte, et que l’adjudant appela « Au suivant », le sergent Castier lui fit alors signe de s’engouffrer dans le bureau.

 

Il s’agissait, contrairement à ce que l’aspect extérieur du bâtiment aurait laissé croire, d’une grande pièce décemment meublée et organisée. Au pied d’une grande fenêtre du mur du fond, faisant face à la porte et encadré par deux drapeaux, l’adjudant était assis à un grand bureau de bois sur lequel trônaient déjà plusieurs piles de dossiers. Le sergent Magyar, assis sur un bureau à droite de la pièce, fit alors signe au jeune homme d’aller s’asseoir face à l’adjudant ; ce qu’il fit sans broncher.

 

Quand il se fut assis, il resta un instant muet, l’adjudant achevant quelques lignes dans le dossier du candidat précédent. Puis, rangeant le dossier sur la pile, l’adjudant plaça devant lui une nouvelle série de feuilles, et débuta son office.

- « Alors, jeune homme, quel nom est-ce que je mets sur votre fiche ? »

 

- « Je… euh… Isaac, Isaac Metayer. »

 

- « Quel âge ? »

 

- « 19 ans monsieur. »

 

- « Profession ? »

 

- « Paysan. »

 

- « Alors dis-moi, Isaac, sais-tu lire ? »

 

- « Un peu, monsieur… J’arrive à comprendre… »

 

- « C’est déjà pas mal. Sais-tu écrire ? »

 

- « Un peu, avec beaucoup de fautes… »

 

- « Ne t’en fais pas, tu apprendras ici. Est-ce que tu as déjà eu des soucis avec la justice ? Si je fouille un peu, est-ce que je risque de tomber sur quelque chose ? »

 

- « Non monsieur, jamais. »

 

L’adjudant, qui écrivait chaque réponse sur la fiche, acheva sa ligne et posa les coudes sur la table. Puis, regardant à présent le jeune Isaac dans les yeux, il poursuivit.

 

- « Et donc, jeune Isaac, que viens-tu faire dans la garde ? »

 

Isaac, un instant, fut décontenancé par la question. Il se rendit compte alors qu’il ne se l’était lui-même jamais posée. Saisissant l’occasion du passage du 2e corps par son village, il s’était en quelque sorte évadé, avait suivi le groupe, et se retrouvait à présent assis là.

Avait-il un projet ? Souhaitait-il vraiment devenir soldat ? Lui qui n’était pas vraiment patriote, pas vraiment guerrier, qui avait grandi dans les champs d’un modeste village.

L’adjudant, qui le fixait toujours, ne le pressa cependant pas.

Finalement, Isaac répondit, improvisant un peu.

 

- « Je crois que je ne me voyais pas naitre et mourir dans le même village sans avoir vu le monde. Je n’ai jamais vu la mer, et je n’ai jamais vu de montagne. Je ne connaît de nom qu’une quarantaine de personnes, que je croise presque chaque jours depuis 19 ans. Les champs, les collines, les bois… Je crois que j’avais envie de voir autre chose… »

 

- « Je comprends, mais enfin il y a d’autres moyens de voir du pays que de se faire militaire. Tu as conscience que nombre des gens qui se sont assis à ta place ne sont revenus chez eux qu’entre quatre planches ? Qu’il te faudra sans doute tuer des hommes pour survivre ?

 

- « Je le sais, monsieur l’adjudant. Les soldats avec qui j’ai fait le chemin m’ont raconté. Cela ne me dérange pas, j’aimerais tout voir de moi-même. Je pensais que ça me ferait peur, mais je me rends compte que l’envie d’aller à l’aventure est plus forte que ça… »

 

L’adjudant, à ces mots, esquissa un sourire.

 

- « Tu es bien jeune, Volontaire Metayer, mais c’est ton affaire et pas la mienne, fais-en à ton idée. Cela étant dit, sais-tu monter à cheval ? »

 

- « Non monsieur, je n’en ai jamais eu l’occasion. »

 

- « Bon, je sais ce que j’ai besoin de savoir. As-tu une arme de préférence ? »

 

- « Je… je ne crois pas monsieur. »

 

- « Excellent, on verra ce que donnent tes résultats aux tests de sélection, mais tu iras sans doute trainer tes guêtres dans l’infanterie ! Pour l’instant, passes donc cette porte et va attendre devant le cabinet du docteur pour t’y faire ausculter. Quand tu sortiras, tu retourneras voir le sergent Castier dehors. Suivant !»

 

Alors, sans autre cérémonie, Isaac quitta sa chaise et se dirigea vers la porte qu’on lui désignait. Il se retrouva seul dans le couloir, dont toutes les portes étaient fermées, et qui n’était meublé que de quelques chaises.

Il hésita cependant à s’y asseoir, aussi était-il encore debout lorsque le médecin ouvrit la porte et lui fit signe d’entrer.

 

Le cabinet médical était une petite pièce, dans laquelle se trouvaient un bureau et une table d’auscultation, une toise, une bibliothèque et divers autres meubles encombrés d’outils médicaux et de documents. La porte par laquelle était entré Isaac donnait sur le couloir, tandis qu’une seconde porte donnait vers la cour. Au centre de la pièce, fumant la pipe, le médecin semblait observer le jeune homme. Puis, rompant l’étrange silence qui s’était installé, il entama son examen.

 

- « Quel âge avez-vous ? »

 

- « 19 ans monsieur. »

 

- « Des maladies connues ? »

 

- « Je ne crois pas… »

 

- « Des antécédents dans la famille ? »

 

- « Je ne sais pas, mes parents ne m’ont jamais parlé de soucis de santé. »

 

- « Bien, tu as l’air d’un solide gaillard, c’est souvent le cas des paysans. Car tu es paysan n’est-ce pas ? Cela se voit à tes mains. »

Isaac ne sut quoi répondre, mais le docteur semblait déjà se diriger vers la toise qui ornait un des murs.

 

- « Viens ici et mets-toi dos au mur. Colle les pieds à la plinthe et regarde droit devant toi. »

 

Le jeune homme s’exécuta sans mot dire, et vint se faire mesurer.

 

- « Bon, un bon mètre quatre-vingts, si je soustrais la semelle de tes souliers. C’est pas mal, et tu n’as l’air ni trop gras ni trop maigrichon. Si tu es sportif, tu feras un bon soldat va ! »

 

Puis, sans la moindre once de tact, le médecin vint placer sa main sur la mâchoire inférieur de l’infortuné soldat, et observa attentivement ses dents.

 

- « De belles dents ça, c’est bien. Bon, et maintenant, essaie de lire ce qui est écrit sur l’affiche au fond de la pièce pour voir ? »

 

- « C’est que… je lis assez mal. »

 

- « Mouais, ne t’en fais pas, ce n’est pas rare pour les recrues. Tu arrives au moins à voir les lettre, même les plus petites ? »

 

- « Oui, sans problème ».

 

Le docteur s’approcha alors de son bureau et, restant debout, il griffonna quelques notes sur le dossier du jeune volontaire. Il écrivit ensuite sur un petit billet, qu’il tendit à Isaac.

 

- « Voilà tes mesures si je ne me trompe pas, c’est que j’ai l’œil ! et puis je n’ai pas le temps de te mesurer. C’est bon pour moi, tu peux ressortir par la porte par laquelle tu es entré et prendre la première à gauche, tu trouveras le vestiaire en haut de l’escalier. Allez, ouste ! »

Termina le médecin.

 

Sans se faire prier outre mesure, Isaac quitta donc le cabinet médical, son billet en main. Suivant les directives du médecin, il ouvrit la première porte à gauche dans le couloir, et y trouva un escalier en haut duquel il se trouva dans une sorte de grand vestibule. Face à lui, accoudé à un comptoir, un caporal-fourrier lui fit signe d’approcher.

 

- « Alors mon gars, le toubib t’as donné un papier pour moi non ? »

 

Issac tendit alors le billet au caporal, qui disparut alors dans la pièce adjacente. Il en revint quelques secondes plus tard, une pile de vêtements blancs dans les bras.

 

- « Voilà, va te dessaper dans le coin de la pièce, fais une pile avec tes vieux vêtements et viens me les déposer. Oh et, en attendant, quelle pointure tu fais ? »

 

- « 45 je crois, monsieur. »

 

Et l’homme disparut à nouveau. Isaac, en attendant, enfila les vêtements qu’on lui tendait. Les sous-vêtements semblaient effroyablement rêches, le pantalon était taillé un peu trop grand et la chemise lui était trop courte aux poignets ; mais il se sentit étrangement à l’aise dans cette nouvelle tenue pourtant si simple.

 

L’homme reparut à ce moment-là, une paire de souliers et de guêtres noires sur les bras.

 

- « Bon, le toubib a du progrès à faire encore mais ça te va à peu près. Tu feras un ourlet pour ton pantalon, et tu n’auras qu’à retrousser tes manches. Tiens, voilà tes chaussures. Elles sont presque neuves, et on n’en donne presque qu’avant les campagnes alors prends-en soin. Une fois sappé, tu peux redescendre dans la cour. »

 

Isaac enfila ses chaussures, et lutta un instant pour boutonner les guêtres sur sa cheville. Puis, saluant le caporal, il descendit dans l’escalier.

Sortant enfin du bâtiment, il déboucha dans la cour, ou des soldats installaient des tables et des bancs de bois. Le sergent Castier lui fit signe de s’asseoir à une des tables déjà installées, où se trouvaient les trois volontaires qui étaient passés à l’incorporation avant lui.

L’un d’eux, pour la première fois, lui adressa la parole.

 

- « Tu viens de quel patelin toi ? »

 

- « Dordonne, dans les collines de la grande muse, près de Tolwhig. Et vous ? »

 

- « Moi, je suis de Narval, sur les côtes des mers du nord. Le grand dadet à coté de toi viens de Larsac, près de Rousset ; et le petit jeune assis au bout c’est un muscadin de la capitale. »

Répondit le plus loquace des trois volontaires.

 

- « Je vois… je m’appelle Isaac Metayer, et vous ? »

 

- « Moi c’est Champmathieu. Le grand c’est Paoli, et le noblion c’est… euh… C’est quoi ton patronyme, le muscadin ? »

 

- « Je m’appelle Auguste de Rochemort, enchanté »

Répondit le jeune homme au bout de la table.

 

- « Auguste c’est ça. Puisque tu as retrouvé ta langue, qu’est-ce qu’un muscadin comme toi est venu faire dans la garde ? Ton paternel pouvait pas t’acheter une charge de lieutenant dans un régiment de capitale ? »

Demanda Champmathieu.

 

Mais le jeune Auguste, boudant sa réponse, resta muet.

Avant que Champmathieu ne puisse réitérer sa question, le sergent Castier, qui était auprès d’eux, lui tapa sur l’épaule.

 

- « Fous lui la paix, volontaire. Ici tout le monde a ses raisons, concentres-toi sur les tiennes. »

Lui intima le sergent, l’air sévère.

Champmathieu n’insista pas, d’autant plus que du bâtiment, une agréable surprise attira son attention. Les tables et les bancs étant en place, plusieurs soldats arrivaient à présent avec des carafes, des miches de pain, de gros jambons et de grandes tomes de fromage. On posa sur les tables ces diverses victuailles, et le sergent castier fit signe aux volontaires d’y prendre leur part.

 

- « Ah ! C’est pas trop tôt ! Par ici la boustifaille ! »

S’exclama Champmathieu.

 

Tous se servirent alors dans de grandes écuelles de bois, et reprirent le cours de leur conversation. Autour d’eux, à mesure qu’ils sortaient de la visite médicale et de l’équipementier, de nombreux volontaires venaient prendre place sur les bancs.

Finalement, Paoli, qui était resté relativement silencieux jusqu’alors, interpella le sergent.

 

- « Dites, vous savez ce qu’on va faire exactement pendant ces trois jours ? »

 

Le sous-officier, qui s’était retourné, fit alors un grand sourire. Puis, amusé, il répondit :

 

- « Suer beaucoup, dormir très peu, et déballer vos tripes. Quand ce sera fini, on verra à quoi vous êtes bons et on vous enverra là où on a besoin de vous. »

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Isaac Metayer, récit 2 – Les trois jours

 

 

25 radévard de l’an de grâce 309,

 

La nuit, sous les combles du bâtiment des incorporations, fut relativement paisible.

Éreintés par leur longue marche, tous les volontaires dormirent comme des souches, couchés par grappes dans le foin qui constituait une bien modeste literie.

Pour ces hommes et ces femmes dont la plupart étaient des paysans, ce relatif inconfort n’était pas bien différent d’une nuit passée à l’étable, aussi seuls les quelques enfants de bonnes familles, dont le jeune Auguste, n’eurent à se plaindre ; et aucun ne le fit. 

 

Le lendemain, aux aurores, une sonnerie de clairon tira le groupe du sommeil. 

Tous s’habillèrent en hâte en dévalèrent l’escalier de bois pour gagner la cour, où les attendaient déjà l’adjudant Santon, le sergent Magyar et le sergent Castier.

Quand tous se furent mis en rang, le clairon sonna une nouvelle fois, et un des sergents hissa le drapeau au mât qui trônait devant la bâtisse.

 

Au premier rang, droits comme des I, se tenaient alors le jeune Isaac, Champmathieu, Paoli et Auguste. Le sommeil voilait encore leurs visages, mais un mélange d’excitation et d’appréhension les tenait toutefois alertes et fermes.

 

L’adjudant les jaugea un instant, sans mot dire.

Puis, quand les sergents eurent terminé de lever les couleurs, il débuta ses explications.

 

- « Volontaires, j’espère que vous avez passé une bonne nuit. Sachez-le, vous n’aurez plus ce plaisir au cours des trois prochains jours. Dès ce matin vous allez être testés, éprouvés, mis à l’épreuve et jugés. Mes adjoints et moi-même allons scruter chacun de vos gestes, noter vos réactions, et définir si oui ou non vous avez ce qu’il faut pour rejoindre la garde. Pour ceux de vous qui êtes jeunes et de bonne constitution, ces épreuves seront éprouvantes mais n’auront rien d’insurmontable. En revanche, pour ceux dont la force fera défaut, sachez que tout échec ici sera éliminatoire. Votre motivation à nous rejoindre vous honore, mais il vous faudra trouver un autre moyen de servir la communauté. Est-ce bien clair ? »

 

- « Oui, mon adjudant »

Répondirent en chœur les volontaires.

 

- « Bien, pour commencer, vous allez tous déjeuner ! Quand ce sera fait, nous débuterons le premier exercice. Allez-y ! »

 

Et, comme la veille, tous vinrent s’asseoir aux tables de bois disposées dans la cour.

Ils y remplirent leur panse de pain, de lait et de diverses confitures, comprenant que la journée allait être fort demandeuse en énergie.

Ce premier repas se fit dans un silence religieux, une atmosphère fébrile et survoltée naissant déjà dans les esprits.

Puis, quand ils eurent terminé, ils reformèrent un rang devant leurs instructeurs, qui leur intimèrent l’ordre de les suivre hors de la cour en colonne par trois.

Quelques minutes de marche plus tard, ils arrivèrent aux abords d’une sorte de terrain jonché d’obstacles de toutes tailles. Même sans culture militaire très développée, tous reconnurent sans mal le fameux « parcours du combattant », discipline ô combien emblématique des entrainements militaires.

Après tout, quel enfant ne s’est pas déjà amusé à simuler ce parcours avec les autres gamins de son village ? Courir, sauter, escalader, ramper ; il y avait dans l’esprit populaire une certaine image amusante et presque enfantine de ce genre d’épreuves ; mais les volontaires ne se laissèrent pas duper pour autant : cette fois, ils avaient en face d’eux la véritable épreuve.

 

Celle-ci, visiblement destinée à des recrues, ne semblait heureusement pas présenter de difficultés insurmontables. Depuis le début du parcours, on pouvait apercevoir que la série d’preuve s’articulait ainsi :

Après une série de petites haies à sauter au pas de course, un premier mur était dressé, visiblement trop haut pour être franchis seul. Ce mur était suivi d’une série de cordes à laquelle il allait falloir se suspendre pour parcourir une vingtaine de mètres, avant d’enchainer sur une sorte de plafond de cordes sous lequel il faudrait ramper, avant de terminer par un second mur à barreaux d’une huitaine de mètres à escalader et désescalader avant de recommencer le parcours.

 

L’adjudant, voyant que les volontaires analysaient méthodiquement chaque étape, vint interrompre leur réflexion.

 

- « Alors ? Tout le monde a compris à quoi vous avez à faire ? »

 

- « Oui mon adjudant ! »

 

- « Bien, parce que vous allez y passer la matinée ! Interdiction de s’arrêter jusqu’à l’appel, ce qui vous laisse quatre heures ! Pas besoin de courir comme des ânes, mais vous devez rester en mouvement : ce premier exercice va mesurer votre endurance ! »

 

Les volontaires poussèrent un cri à demi étouffé à l’évocation de ces quatre longues heures d’exercice, mais ne s’y engagèrent pas moins. Le groupe s’élança bille-en-tête, en entama ses premières circonvolutions sur le parcours.

 

La première heure s’écoula sans trop de mal, la jeunesse des candidats jouant grandement en leur faveur. Le groupe comprit rapidement comment franchir les murs à force de courte-échelle, et évolua avec souplesse entre les divers obstacles.
Mais dès la seconde heure, le groupe commença à s’étirer, une certaine distance s’établissant entre les premiers et les derniers à achever les tours.

 

Les instructeurs notèrent méthodiquement les évolutions du groupe, les noms des éléments les plus endurants, et ceux des plus lents. Mais avant et surtout, ils scrutèrent chez les volontaires certains traits qui laissaient deviner leur personnalité et leurs réactions en situation de fatigue.

 

Et ils ne tardèrent justement pas à voir se manifester, chez certains des candidats, des signes qui éveillèrent leur intérêt.

 

Entre autres, bien qu’il se trouvât parmi les derniers, le jeune Isaac fit sur ses évaluateurs une singulièrement forte impression. En effet, bien qu’il fût pourtant fort endurant et d’une constitution solide, il ne semblait pas chercher à se démarquer par une prestation exceptionnelle ni à finir dans les premiers. Au contraire, si il avait pris du retard, c’était en grande partie parce qu’il restait systématiquement en arrière au niveau du mur pour aider les autres candidats à l’escalader. Pareillement, il accompagnait les volontaires les plus essoufflés, et communiquait son calme naturel à l’arrière du peloton. 

 

A l’inverse, Champmathieu et Paoli semblaient se battre en duel pour le podium, et rivalisaient de force et de vitesse, impressionnant leurs camarades et s’attirant également les bonnes appréciations des sous-officiers.

Le jeune Auguste, de son coté, ne s’illustra pas particulièrement mais sembla progresser sur le parcours d’un pas régulier et assuré. 

 

Au bout des quatre heures, bien qu’ils semblassent tous à bouts de forces, aucun des candidats n’avait encore abandonné ou n’était tombé inanimé. Le parcours du combattant avait été un succès pour tout le monde, aussi avaient-ils mérité les félicitations de l’adjudant Santon, qui les autorisa à s’asseoir dans le sable.

 

Il leur accorda un instant pour reprendre quelques forces, et vint se placer devant eux.

 

- « Félicitations, les jeunes. Il est rare de voir un groupe d’engagés finir entier à la fin de ce premier exercice. Quand vous serez sur pieds, il sera temps d’aller nous restaurer. Cet après-midi, nous enchainerons sur un cours théorique sur le fonctionnement de l’armée, les grades, les unités et nos missions. Vous serez interrogés sur le contenu de cette leçon demain, avant la suite des exercices. Demain, la journée sera dédiée au combat au corps à corps et aux manœuvres en groupe. Le dernier jour, quant à lui, consistera en une marche forcée avec un équipement complet, suivi d’une nouvelle séance de parcours du combattant. Si vous survivez à tout ça, vous gagnerez vos tricornes et vos vestes bleues ; c’est bien clair ? »

 

Et tous, d’une seule voix, répondirent :

- « Oui, mon adjudant ! »

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